DS Magazine

Vidéo-Strip

Quatre albums solo aux six millions d’exemplaires planétaires, des clips azimutés en rotation mondiale : Bjôrk, forte de plus de vingt ans d’expériences musicales, bouscule la frontière entre démarche avant-gardiste et reconnaissance populaire. Fêtant ses 33 printemps en ce 21 novembre, la fée provoc des fjords islandais s’oppose à la sortie d’une banale compil de tubes au profit d’une compilation de ses vidéos. Alice destroy au pays des merveilles visuelles, elle nous entraîne de l’autre côté du miroir.

14 h 30 Mules rose pâle, total look noir jusqu’à la bretelle du soutien-gorge, Bjôrk débarque le teint reposé et les yeux ensommeillés au bar anonyme d’un grand hôtel. Une sobriété presque choquante de la part de l’ex-diva punk continuant de prôner l’extravagance vestimentaire sur scène et surtout sur clip. Point de pull arachnéen comme dans Human Behaviour, nulle petite robe flashy lamé or comme dans Isobel ou orange fluo comme dans It’s oh so Quiet, et surtout pas de crâne rasé entre Krishna et Shoa, comme dans Hunter.

14 h 33 Les cordes vocales encore assoupies, Bjôrk Gudmundsdottir commande d’un accent guttural prononcé son breakfast : « Une salade de fruits sans sucre. » Un quidam accorde le piano des lieux avec une conscience professionnelle limite horripilante. Le regard lointain, celle qui démarra piano et flûte à 6 ans pour cartonner avec un premier album solo à 11 ans, chipote ses fraises-kiwis du bout des doigts. Son « ami intime », le Froggie qui a réalisé six de ses bijoux clippés, Michel Gondry, nous glissait, la veille, à l’oreille : « Les gens la voient comme une interprète, alors que, fondamentalement, c’est une chef d’orchestre. A la façon de Duke Ellington avec son big band, elle est très forte dans le choix et l’utilisation de son entourage. Elle me fait aussi penser à Orson Welles, pour une expression qu’elle prend quand elle rigole, et à Shirley MacLaine pour le côté purement physique. Elle est tellement spéciale qu’on ne peut pas imaginer le scénario d’un clip où elle évoluerait dans le quotidien. En même temps, elle possède une telle détermination qu’elle ne correspond en rien au cliché premier degré du lutin ou de la fée. C’est pour ça qu’après Human Behaviour, qui faisait très conte des frères Grimm, nous avons varié les univers. » Des univers certes différents mais où affleure toujours une naïveté troublante traversée d’insectes, d’animaux en peluche, d’ampoules électriques. Ces « attirances communes » recoupant une passion qu’ils partagent pour « les films d’animation rustiques, plutôt que pour les dessins animés léchés de Walt Disney ». La musicienne, qui débuta en 1987 au cinéma dans un obscur film inspiré... des frères Grimm justement, écarte d’un soupir « la coïncidence » qui fait que huit de ses clips portent la griffe française, et lâche : « Il existe des musiques violentes, heureuses, stupides... La mienne, qui est un journal entre moi et moi-même, est introspective. Comme une mère protégeant ses petits, j’essaie juste de trouver les gens qui me comprennent le mieux afin de traduire cette intériorité en images. » Sur ce, Bjôrk se lève et s’en va poursuivre son petit déjeuner avec sa meilleure amie, qui l’accompagne partout, une Islandaise blonde baraquée, baptisée Joga.

14h45 Eclipse réfrigérante. Impair ? Gaffe ? Fait-elle une allergie à son image clippesque qui, via la pieuvre MTV, n’est pourtant pas étrangère à son succès planétaire ? Est-ce un hasard si ses atomes 
crochus avec les vidéastes hexagonaux se doublent d’un succès
 commercial qui voit le marché tricolore, fort des 300 000 copies de 
Homogenic, décrocher la première place mondiale des ventes ? Et 
encore, on n’avait pas mis sur le tapis l’asexualité vidéo-clippée de
 celle qui n’a jamais caché son appétit pour la chose (au moins trois 
fois par jour), et qui a un penchant pour les mauvais garçons de
 l’avant-électronique anglaise (Tricky, Goldie).


15 h05 Soudain tout feu tout flamme, la pimprenelle polaire aux 
yeux bridés nous entraîne dans son sillage, soulève une chaise 
Napoléon III qu’elle installe dans le jardin intérieur, caressé par un
 rayon de soleil. Les mules tombent, les pieds nus virevoltent, les fous 
rires crépitent. Se jugeant « très mauvaise actrice », elle « stresse »
 un peu à l’idée de rallier le plateau et la BO de Dancer in the Dark,
« la comédie musicale de l’an 2000 » concoctée par Lars von Trier 
avec Jean-Marc Barr. S’excusant d’avoir été « sur la défensive »,
 Björk se met à feuilleter son album vidéo, « mon album photo à moi »,
Volumen. Moteur.

Violently Happy, 1993, réalisé par Jean-Baptiste Mondino. Alors que l’album Début fait un carton mondial avec 2,5 millions d’exemplaires, Björk, en camisole, se cogne la tête contre les murs capitonnés d’une cellule.
« Dans quelles situations les humains ont-ils besoin d’espace ? Moi, je suis loin de mon amoureux qui se trouve dans un autre pays et je l’aime tellement que je n’ai pas assez d’espace, pour exprimer tout mon amour. La ville ne dispose pas d’endroit assez grand pour contenir toutes les émotions qui m’agitent. Alors, enfermée quelque part, coupée du monde, je deviens folle ou violently happy. Pour un jour ou pour toujours, à chacun de décider. »

Human Behaviour, 1993, réalisé par Michel Gondry. Se promenant sous le ciel étoile d’une forêt féerique, Bjôrk est poursuivie par un hérisson et un nounours, tandis qu’une mouche se brûle les ailes à une ampoule électrique.
« A la fin, l’ours en peluche me mange et je me retrouve au fond de son estomac. Parce que je voulais que, pour une fois, ce soit les animaux qui gagnent. Michel, lui, tenait à ce que je cuisine une mouche pour tous ces gens qui bouffent de la chair animale. Cette chanson se base sur l’observation des hommes et de leurs activités d’un point de vue extérieur. Exactement comme l’on peut regarder des fourmis au microscope et conclure qu’elles sont vraiment trop stupides. Mais si l’on mettait une caméra au-dessus de la ville et que l’on regardait tous ces gens s’agiter au volant de leur voiture, se garer dans des parkings, auraient-ils l’air plus intelligents qu’elles ? »

It’s oh so Quiet, 1995, réalisé par Spike Jones. Reprenant le flambeau d’une grand-mère accro à la comédie musicale, Bjôrk chante abritée par un parapluie, sous le soleil exactement.
« Que vous soyez une caissière, un mécanicien ou une vieille femme, la magie existe. Je tenais à démontrer que, de nos jours, aller au supermarché, au parking, travailler dans une station service peuvent se transformer en fête. D’où l’importance du choix de la comédie musicale. Bien sûr, dans les années 50, tout allait bien, alors qu’aujourd’hui ces univers sont vraiment terribles, mais je trouve plus courageux de dire que des choses positives peuvent se produire. L’imagination est un remède fantastique si tu la ramènes dans le réel, mais si c’est juste pour t’y perdre et n’en rien rapporter, c’est simplement de la lâcheté. Or, je crois au courage. »

Army of Me, 1995, réalisé par Michel Gondry. En tenue Mao, Björk prend le volant d’un char en tuyaux Beaubourg et se rend dans un cabinet dentaire et une galerie arty où elle tombe sur...
« Le garçon sous un sarcophage de verre est dans le coma. Il représente d’une certaine façon ces gens qui s’endorment dans la vie, qui
 ne se mouillent plus. Mais il est surtout supposé être mon frère, et je 
l’aime tellement que je ferais n’importe quoi pour qu’il se réveille, 
pour lui parler à nouveau. C’est pour ça que la fille dégotte le plus gros 
camion du monde et va jusqu’à poser une bombe au musée où il repose. Même si cette bombe ne vise pas directement le monde de 
 l’art, je trouve néanmoins que beaucoup de gens de ce milieu sont 
parfois étrangement léthargiques. Ce qui rejoint la séquence où je vais chez ce dentiste-orang-outan qui trouve dans ma bouche un diamant symbolisant les choses matérielles et qui essaie de me le voler. Habituellement, les dentistes sont plutôt cupides, intéressés, non ? Enfin, l’explosion réveille le garçon, et je pleure parce que je suis très heureuse de pouvoir à nouveau discuter avec lui. Comme dans la vie, lorsque, parfois, tu es avec tes amis mais que tu as l’impression de te heurter contre un mur et que tu as envie de hurler : " Hello, il y a quelqu’un ici ?" MTV n’aimait pas la bombe, alors on a coupé la fin et rajouté "à suivre". »

I Miss You, 1997, réalisé par Stephen Wrath. Le deuxième album, Post, a enfoncé le clou fêlé. Björk se « betty-boopise » et danse sous une capote pas catholique.
« Je regarde tous les jours un épisode de Ren and Stimpy. Ce sont mes personnages favoris de dessins animés depuis des années, et leur humour m’a sauvé la vie bien des fois. C’est pour ça que j’ai demandé à Stephen Wrath, leur créateur californien, de faire de moi une héroïne de cartoon. C’était drôle de la faire danser sous ces espèces de réservoirs en plastique qui, après, recouvrent toute sa poitrine. En fait, il s’agit de ventouses que l’on met sur les seins de la mère au moment de la tétée. Encore une invention américaine formidable ! »

Bachelorette, 1997, réalisé par Michel Gondry. Après une année 1996 mouvementée, débarque le quatrième album Homogenic. Une fois encore seule dans les bois, Björk dégotte un sacré bouquin.
« Aucun rapport avec un conte de fées ou des trucs hippies ! Née du feu au cœur de la forêt, cette fille est le symbole de l’intuition. Elle grandit sans parents jusqu’au jour où elle trouve ce gros livre, The Book, qui représente son talent. Je suis, en effet, intimement persuadée que le talent, ou la voix, par exemple, nous sont donnés par la nature et ne nous appartiennent pas à titre personnel. Donc, pour partager ce don, elle part pour la ville, armée de son seul instinct : si elle veut danser nue sur une table, elle le fait. Aussi, ne comprenant ni les règles de la moralité ni celles de la civilisation, elle va s’attirer des ennuis parce que les gens sont trop imbus de leur supériorité sur la nature. Elle décide alors de retourner dans sa forêt. Pour notre sixième vidéo, je crois que Michel tenait à raconter d’une certaine façon ma propre histoire : le fait que je viens d’une île où la nature est si forte que j’ai composé toutes ces chansons et décidé d’aller les jouer à travers le monde. »

Hunter, 1998, réalisé par Paul White. Björk, la boule à zéro, prend les traits d’un bélier mythologique.
« Lorsque cette fille, qui n’est ni une extraterrestre ni une malade, fait disparaître le masque de la bête en secouant la tête, elle se pose juste la question : dois-je continuer à chasser comme un animal à la recherche d’expériences ou dois-je m’arrêter en me réjouissant de ce que j’ai déjà pris ? Quand tu quittes la maison de tes parents -moi j’en suis partie vers 14-15 ans -, tu veux connaître plein d’aventures. Mais à toi de savoir si émotionnellement, mentalement et physiquement, tu as capturé suffisamment de choses pour être capable de vivre dans un endroit, avec une personne, pour le restant de ta vie, sans jamais t’ennuyer. Selon les gens, ce moment arrive à 20, 30, 40, 50 ans ou jamais.

Alarm Call (sortie le 16 novembre 1998), réalisé par Alexander McQueen. Le tournage londonien débute une semaine après notre interview...
« Ça se passe dans une jungle, mais par respect pour Alex je n’en dévoilerai pas plus. En opposition avec la tonalité plutôt triste des autres chansons de mon dernier album, Alarm Call célèbre la joie et le bonheur. Ce qui est un peu provocant dans le monde d’aujourd’hui, et donc convient parfaitement à Alex. »

15h45 Deux bises sur la joue, Björk s’éclipse chaleureusement. 
A suivre.

Valérie Coroller

publié dans DS Magazine - 01.12.1998

 

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