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Björk nous jette un sort

La petite Islandaise ne ressemble à rien de connu et touche au génie, qu’elle chante, compose, joue , ou s’habille. Depuis son prix d’interprétation et la palme d’or à Cannes, toute la planète a succombé à son charme.

Björk, un nom tout simple, tout court. Celui d’une Islandaise qu’on ne présente plus, d’une star mondiale de la musique. Et, aujourd’hui, d’une actrice qui joue dans "Dancer in the Dark", le nouveau film de Lars von Trier, son premier et affirme-t-elle, dernier rôle au cinéma. Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes, Björk est un génie, une créature venue d’une autre planète, qui roule les "rrrrr" et s’exprime avec une lucidité extraordinaire. On l’imagine volcanique, agitée. On la découvre timide, fragile, splendide, dans une veste rose et un ensemble orange et marron, les deux signés Björk. Elle débarque dans la suite d’un grand hôtel parisien - celle où elle reçoit les journalistes -, avec un sac-poubelle à la main. Une nouvelle tendance ? Non, son linge sale. Après s’être levée pour le donner à une femme de chambre,puis pour servir le café et enfin ajuster le panneau "Ne pas déranger" sur la porte, cette boule d’énergie s’installe et se concentre. D’habitude, elle se sent mal à l’aise dans les interviews et s’ennuie à parler de "moi, moi, moi". Mais là, c’est différent. Il s’agit de défendre Selma, son alter ego à l’écran, une ouvrière tchèque, mère célibataire et future aveugle. Et Björk la soutiendra jusqu’au bout.

ELLE. Pour votre premier rôle au cinéma vous remportez le prix d’interprétation féminine à Cannes, et "Dancer in the Dark" remporte la palme d’or. Cela doit être une immense satisfaction...

Björk. Avant je me méfiais des prix, car j’avais l’impression qu’ils signifiaient : "Vous êtes désormais bonne pour la maison de retraite." J’avais surtout peur que l’avis des autres ne me détourne de ma route. mais à Cannes, c’était différent car non seulement ce prix n’avait rien à voir avec la musique mais c’était une reconnaissance. La consécration de trois longues années de travail et de sacrifices.

ELLE. Pourtant vous aviez l’air tout intimidée...

B. Mais je suis vraiment timide ! Et je n’ai pas l’habitude de me présenter devant des milliers de personnes qui hurlent mon nom. Si on aime ça il faut devenir actrice ! (Rires.) L’ambiance des concerts est très différente. Les gens se déchainent dans la salle uniquement parce qu’ils s’identifient à la musique, tout comme moi.

ELLE. Pourquoi avez-vous accepté de jouer dans "Dancer in the Dark" ?

B. Au début je ne voulais même pas composer la musique, car cela impliquait de m’installer seule au Danemark et de laisser derrière moi les vingt personnes avec lesquelles je collabore depuis que j’ai 16 ans, celles que j’aime le plus au monde. Or ils allaient se retrouvaient au chômage. Par ailleurs, j’ai toujours eu envie d’écrire une comédie musicale. Alors, je me suis lancée. Pendant un an, je n’ai fait que ça. C’était le projet le plus ambitieux, le plus abouti que j’aie jamais eu à réaliser. J’en étais très fière. Puis Lars m’a dit que si je refusais d’interpréter le role de Selma, il abandonnerait le film ! Pour moi, cela signifiait douze moi de travail de perdus, car il était impossible de transformer la musique composée pour "Dancer" en un album de Björk.

ELLE. En gros Lars von Trier vous a fait du chantage ?

B. Si j’ai accepté le rôle, ce n’était surtout pas par loyauté envers Lars car j’estimais lui avoir déjà beaucoup trop donné. C’était plutôt parce que je suis tombée folle amoureuse de Selma et que j’avais besoin de la défendre ! (Rires) Lars a créé le personnage de Selma, mais j’avais l’impression de mieux la connaitre que lui car elle me ressemble.

ELLE. Pourquoi avez-vous tant souffert sur ce tournage ?

B. Pour moi tout est une question de vie ou de mort. Si je donne un concert ou si je tombe amoureuse, je me donne à 900%. Donc je devais devenir Selma. Connaissant son histoire, il était évident que je n’allais pas m’amuser ! (Rires) En fait, j’ai vécu dans sa peau 24 heures sur 24, pendant deux ans. Et c"était une torture, un enfer. Comme elle, j’ai frôlé la folie. D’ailleurs, les amis qui me rendaient visite sur le plateau ne me reconnaissaient pas.

ELLE. On raconte que vous avez mangé votre costume. C’est vrai ?

B. Non, mais je suis flattée de savoir qu’on m’imagine si inventive ! Si j’ai accepté de faire la promotion de ce film c’est uniquement pour défendre Selma car les responsables marketing de "Dancer" à Copenhague - pas forcement Lars - ne font pas dans la délicatesse. Ils pensent que la seule façon de vendre le film est de colporter des anecdotes scandaleuses et fausses liées au tournage. Cela me blesse. Depuis vingt ans, j’ai de la chance de travailler avec les gens les plus excentriques et on a toujours eu de bons rapports. Bien sûr Lars et moi n’étions pas d’accord sur nombre de choses mais, après s’être disputés, on parvenait à une solution.

ELLE. Vous avez quand même quitté le plateau.

B. Une seule fois. En ce qui concerne la musique, Lars me faisait entièrement confiance. En revanche, l’équipe danoise modifiait sans cesse la structure de mes chansons en fonction des scènes, sans me consulter. J’essayais d’en parler avec eux, mais ils ne voyaient que Björk l’actrice, pas la musicienne. Alors, il m’envoyaient bouler et refusaient de collaborer avec moi. Se retrouver face à une centaine de Danois qui n’avaient jamais travaillé sur une comédie musicale de leur vie était épuisant. Les vingt premières fois, pourtant j’ai fait preuve de patience. La vingt et unieme, j’ai quitté le plateau et j’ai écrit un manifeste dans lequel je demandais qu’ils n’aient plus le droit de toucher à ma musique sans ma permission. Le lendemain je suis revenue avec ce bout de papier, mais, comme ils ont refusé de le signer, j’ai disparu pendant toute la journée. Et là, ils ont fini par accepter.

ELLE. Vous ne semblez pas avoir un amour fou pour les Danois ?

B. Je les hais et j’en suis fière ! En Islande lorsqu’on traite quelqu’un de Danois, c’est une insulte. Ils nous ont violé pendant six cents ans de colonisation, alors...

ELLE. Á Cannes, Lars a dit : "Si vous voyez Björk dites lui que je l’aime." Vous l’avez cru ?

B. (Silence) Bien sûr, et je lui ai dit plein de fois que je l’aimais aussi. Cela dit, c’était une provocation car il sait que j’ai du mal à exprimer mes sentiments en public. Moi, c’est plutôt le genre de chose que je lui chuchote à l’oreille.

ELLE. Dans le film, Catherine Deneuve joue Cathy, votre ange gardien. Quels étaient vos rapports ?

B. Pendant le tournage, elle m’a énormément protégée, mais plus à un niveau professionnel qu’amical. La seule façon pour moi de me mettre dans la peau de Selma était de me jeter dans le vide. Catherine me disait : "Moi je n’aurais pas fait ça, mais c’est parfait. "Vas-y, ma fille !" Le fait qu’une actrice de son calibre me soutienne autant était extrêmement important pour moi.

ELLE. Est-ce que votre fils Sindri, 14 ans, a vu le film ?

B. Non, il ne s’est jamais vraiment intéressé à ce que je fais et je trouve ça formidable. Je l’ai élevé en tournée, entre deux concerts. lorsque je retournais dans le bus où il dormait, je redevenais une mère. C’est vrai qu’on crée une bulle protectrice autour de son enfants. Et, plus on l’aime, plus cette bulle est épaisse. C’set comme dans le film "La vie est belle". lorsque je rentre à la maison, je laisse le travail dehors avant de retrouver mon fils, notre petit coin de paradis que rien ni personne ne peut troubler. S’il me demandait de voir le film, je lui dirais : "Tu es sûr ?" Mais ça ne risque pas. Il n’écoute même pas mes albums et je suis très contente que ces deux mondes-là soient complètement séparés.

ELLE. Vous n’arrêtez jamais de travailler. Que faites-vous de garder la forme ?

B. J’ai essayé plein de choses et je n’ai rien trouvé de mieux que l’acupuncture, car ça agit sur le système nerveux. Or je suis terriblement émotive. Si je suis heureuse je suis très très heureuse et je laisse mes émotions m’envahir. Je crois que le corps sait de quoi il a besoin. J’ai été élevée comme ça. Si un enfant joue dans un bac à sable et qu’il a envie de manger du sable, il faut le laisser faire c’est surement qu’il a besoin de calcium ! (Rires)

ELLE. Vous avez toujours soutenu les créateurs et les stylistes les plus avant-gardistes. Qu’est ce qui vous séduit dans la mode ?

B. Je n’aime pas le fait que la mode puisse être associée au pouvoir et à la richesse. Du genre : si vous portez des marques de créateur, vous êtes quelqu’un d’important. J’apprécie surtout la créativité et le coté fun de la mode, la possibilité de pouvoir s’exprimer par ses vêtements. Je suis née dans une famille où on a toujours tout fait nous-mêmes : chasser pour manger, réparer nos voitures, fabriquer nos vêtements. Les deux robes que je portais à Cannes étaient signées Alexandre Matthieu, deux jeunes créateurs. L’un d’eux est un ami depuis des années. Il m’a accompagnée au Festival et, lorsque j’ai gagné le prix d’interprétation, il a pleuré !

ELLE. Vous avez dit qu’entre 20 et 40 ans votre vie serait une vraie pagaille. C’est le cas ?

B. Oui, mais d’une façon positive. J’ai eu la meilleure enfance du monde et j’ai toujours su que je serais une grand-mère formidable. Je savais aussi qu’entre 20 et 40 ans je serais sans cesse obligée de me jeter du haut de la falaise et je sais que je composerai a meilleure musique après 50 ans. Il suffira de trouver le chemin pour y arriver. Après ça, si j’ai de la chance, il me restera encore vingt ou trente ans pour coucher sur le papier les morceaux de musique que j’entendais dans ma tête lorsque j’avais 5 ans.

ELLE. Revenons à la pagaille. En 1996, lorsque vous viviez à Londres, un fan a envoyé un colis piégé à votre domicile avant de se suicider...

B. (Silence.) Vous savez, il m’arrive beaucoup de choses tout le temps... (Silence.) La presse n’a retenu que quelques événements de ma vie pour construire une sorte de mythe autour de moi. personne ne connait ou n’entend parler des choses les plus dramatiques qui peuvent m’arriver. Je vis avec les médias depuis l’âge de 11 ans, donc jamais je ne leur livrerai un secret. Mon sens de ce qui est privé est trop fort.

ELLE. Vous habitez où aujourd’hui ?

B. Je suis retournée vivre en Islande, il y a trois ans. Il y a une mentalité de village qui me convient très bien.

ELLE. Vous vous sentez toujours aussi iislandaise, même après avoir autant voyagé ?

B. C’est une question que je ne me pose pas, c’est une évidence. J’ai 11 000 années de gènes exclusivement islandais ! Et, chez moi, tout le rappelle : mon nez, mon mécanisme de survie, ma haine de l’autorité, mon instinct de chasseur... Il faut toujours suivre son instinct, même s’il vous emmène parfois dans des endroits très mystérieux...

ELLE. L’instinct a toujours raison ?

B. Oui (Enthousiaste) ! Si on ne faisait que ce que notre cerveau nous dicte, la vie serait très ennuyeuse, non ?

Louise Finlay

publié dans Magazine ELLE - 16.10.2000

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