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Björk une sirène qui chante le rock

Cette fille de hippies, pas du tout écolo, qui cherche un homme pour la protéger, a fait fondre Jean-Baptiste Mondino, qui l’a photographiée ici, en pleine action.

Bizarre, baroque, étrange, excentrique... et follement séduisante. Quand Björk l’Islandaise se met à parler, c’est le dégel des idées reçues. Interview d’un pur produit des années 90.

Björk (bouleau, en français) Gudmundsdottir a grandi en Islande, île célèbre pour ses nuits longues comme ses jours sans fin. Après avoir conquis l’Europe avec « Début », son premier album solo, elle récidive et nous envoie « Post » (Barclay), qui sera suivi de « Telegram », à l’automne. La chanteuse paraît à peine 19 ans, elle en a dix de plus et vit à Londres avec son fils Sindrieldonthorsson, dit Sindri, 8 ans et demi. Elevée dans une communauté hippie, elle a enregistré son premier 33-tours à 11 ans, monté un groupe punk à 12, pris son premier appartement à 13... Très vite, elle est devenue l’égérie à voix sucrée des Sugarcubes, le groupe psychédélique et surréaliste islandais. Son prénom, une voyelle coincée entre quatre consonnes, résonne aux quatre coins du monde underground pour sa contribution à Bad Taste (Mauvais Goût), le collectif artistique avec lequel elle monte des expos, réalise des films, édite des livres... La reine des frimas n’est pas une frimeuse : elle a vogué de communauté baba en groupe punk et attendu un quart de siècle pour se lancer en solitaire. Exit les fjords fiestas, Björk gagne l’Angleterre et récolte son premier disque d’or. Topolino la maquille, Gaultier l’habille, Mondino la photographie, Sednaoui la filme... La grâce venue du froid les a fait fondre.

ELLE. Etes-vous aussi sulfureuse qu’on l’imagine ?
Björk. Sulfureuse... Eruptive, provocante. Pourquoi pas ? Je crois que j’ai tous les profils. Comme tout le monde, je peux être très grossière, polie, heureuse, triste, intelligente, bête et aussi sulfureuse... Je n’ai rien à inventer. Ces qualités sont là à la naissance chez chaque être humain. Mais j’essaie vraiment d’être tout ça. Je me lasse facilement, il me faut toujours de nouveaux sentiments à exprimer.

ELLE. Lunatique ?
B. Oh oui ! Vous vous réveillez triste. Dix minutes plus tard, vous êtes sous la douche. Une heure après, quelqu’un vous raconte qu’il a rêvé de votre chat. Ensuite, vous apprenez que votre mère est en train de tomber amoureuse. Puis, dans le bus, vous rencontrez un ami que vous n’avez pas vu depuis des années... Après une journée de travail, sans doute difficile, vous allez boire un verre. Vous accrochez avec une personne, et vous êtes heureuse. Vous allez peut-être beaucoup boire, danser, transpirer, et, en sortant, il pleut, vous tombez malade. Le lendemain, vous devez redevenir intelligente et vous organiser... La vie est comme ça pour tout le monde.

ELLE. Vous dites avoir eu des difficultés à diriger les musiciens, parce que vous n’aimez pas donner des ordres.
B. J’aime les gens. C’est ce qui me fait aller de l’avant. J’ai eu beaucoup de mal à être assez égoïste pour faire un album rien qu’à moi, uniquement composé de mes chansons. J’ai attendu pour cela vingt-sept ans, jusqu’au jour où je me suis dit que ce serait lâche de ne pas le faire. Je travaille parfois avec une percussionniste, née en Ecosse la même année que moi et sourde à 90 %. C’est la seule personne avec qui j’arrive à improviser. Mon boulot. c’est d’organiser des accidents : il faut un côté pratique pour réunir les musiciens, penser à mettre tel instrument, et ensuite laisser faire, avoir confiance en ses sens...

ELLE. Vous paraissez aimer la discipline...
B. Je suis le produit de hippies qui n’en avaient aucune. Naturellement, j’ai voulu devenir l’inverse. Enfant, j’aimais déjà m’organiser. J’avais la chance d’être entourée de gens qui écoutaient mon opinion.

ELLE. Vous étiez précoce ?
B. Oui. Parce que mes parents étaient très occupés. Alors, dès l’âge de 5 ans, j’ai appris à mettre des chaussettes quand il pleuvait, à me nourrir, à aller à l’école, à m’inscrire à des cours de musique, etc. Pour moitié, j’étais ma propre mère qui s’occupait de mon autre moitié encore enfant. | Et ça marchait très bien, c’était une relation saine. Il m’est naturel de faire les choses comme je les sens, à ma manière. Peut-être, pour cette raison, la plupart des gens pensent que je suis naïve, enfantine. OK, je suis comme ça, mais peu voient en moi la mère toujours rationnelle, au sens commun très développé...

ELLE. L’image de femme-enfant vous poursuit...
B. Je suis toujours la gamine qui devait se débrouiller seule. Avec juste un peu plus d’expérience. J’ai un peu plus ri, pleuré, j’ai grandi, c’est tout... Je crois que je serai la même lorsque j’aurai 85 ans. Ma mère est plus énergique que moi, et ma grand-mère encore plus.

ELLE. Votre famille vit en Islande ?
B. Oui. Je suis l’aînée de trois frères et trois sœurs, qui nous partageons trois pères et trois mères. C’est un peu compliqué... Dans ma famille, on a toujours travaillé dur la semaine et bu de la vodka le week-end, tout ça avec beaucoup d’énergie, avec la neige dehors... Ils sont fiers de moi. Ils l’étaient déjà quand j’étais punk, que je militais dans une radio et chantais « Fuck the System », enceinte, les cheveux orange.

ELLE. Sindri. votre fils, a le même âge que vos plus jeunes frères et sœurs ?
B. Un de mes frères est même plus jeune que lui. Sindri a aujourd’hui 8 ans et demi. Il est fort et indépendant. Quand je suis partie vivre à Londres, il y a deux ans, j’avais peur que la ville ne lui plaise pas. Mais il se fait toujours des amis très vite, n’importe où. Je n’ai pas besoin de lui imposer une discipline. Il me ressemble : il est son propre juge, très critique. Il est même dix fois plus sévère que moi : récemment encore, il se serait tué pour avoir
eu 9,9 au lieu de 10 à un examen de français !

ELLE. Adolescente, vous avez fait mille petits boulots ...
B. A 11 ans, je vendais des journaux à la criée. J’ai aussi travaillé dans une usine de poissons, une cafétéria, des magasins de disques, d’antiquités et de bonbons. En Islande, on commence tôt, ceux qui ne le font pas sont des « losers ». L’île était une colonie danoise jusqu’en 1944, et ses habitants devaient beaucoup donner... Ils ont gardé l’habitude de bosser dix-huit heures par jour. En fait, j’aime vraiment travailler. Peut-être un peu trop.

ELLE. Avez-vous des préjugés ?
B. Je suis antisnob. Je déteste l’aristocratie, les conservateurs... Mais, dans un sens, être antisnob, c’est pire qu’être snob puisque l’antisnob pense ne pas être snob. C’est tout mon problème !

ELLE. Etes-vous croyante ?
B. Je crois en moi, c’est tout. L’ONU a fait une enquête internationale, il y a quelques années, avec cent questions essentielles. L’une d’elles était : « En quoi croyez-vous ? » La réponse de 99 % des gens du monde entier a été : Bouddha, Jésus, Allah... Etrangement, le résultat a été complètement différent en Islande, où les gens ont répondu : « En moi-même. » Là-bas, quand on a un problème, on ne demande pas l’aide du voisin, ni celle de Dieu.

ELLE. Vous sentez-vous représentative de l’Islande ?
B. En Islande, tout le monde disait : « Oh, Björk est très étrange, c’est une étrangère, on dirait une Chinoise. » Après, j’ai entendu : « Oh, Björk est très étrange, elle est islandaise. » Je ne sais pas vraiment... Je suis juste Björk. Je crois que je suis très 1995.

ELLE. Pas avant-gardiste ?
B. Je ne sais pas, j’aimerais bien. Comme tous ceux qui voudraient vivre chaque jour de nouvelles aventures, entendre de nouvelles choses, tomber amoureux...

ELLE. Vous tombez amoureuse tous les jours ?
B. Oui. Mais, la plupart du temps, je suis amoureuse d’une manière générale, pas de quelqu’un. Juste « in love ». Ce n’est pas de l’amour sexuel, juste une lumière. Quand je fais des interviews en série, par exemple, mes amis me demandent toujours : « Mais comment fais-tu ? Ce doit être tellement ennuyeux, les mêmes questions à chaque fois. » Je leur explique que si, dans la journée, j’ai croisé au moins une personne qui m’étonne, waouh ! je suis éblouie par le fait qu’elle existe.

ELLE. Quelle place reste-t-il pour un amour en particulier ?
B. Depuis mes 16 ans, j’ai toujours eu un petit ami... Là, je n’en ai pas depuis cinq mois. C’est très étrange pour moi, parce que j’étais et je suis toujours faite pour être amoureuse, pour rendre heureux. Je ne sais pas, je vais attendre un peu, quelques années peut-être... Quand je le rencontrerai, je le saurai tout de suite. Il y a dix ans, je pouvais tomber amoureuse de n’importe qui. Mais j’ai beaucoup développé mon intuition. J’ai appris ce que je veux, et c’est très précieux. J’ai envie de rencontrer cette personne qui saura ce dont j’ai besoin.

ELLE. De quoi avez-vous besoin ?
B. De sécurité. C’est naturel pour moi d’être heureuse, de courir, de sauter partout. Mais être calme, j’en suis incapable. Il faudrait quelqu’un qui soit calme et protecteur, sans être ennuyeux...

ELLE. Qu’est-ce qui vous séduit ?
B. L’imagination, la clairvoyance.

ELLE. Que n’avez-vous pas encore expérimenté ?
B. Il doit me rester encore cinquante-cinq années à vivre et j’espère faire toutes sortes d’expériences. Quand j’étais enfant. j’avais le sentiment que les meilleures choses m’arriveraient après 45 ans. quand je serais assez cultivée pour en profiter. Je préfère ne pas savoir : j’aime les surprises.

ELLE. Optimiste ?
B. Oui. Pour moi et pour le monde entier. Le XXe siècle a été à la fois si brillant et si douloureux... Trop d’objets destructeurs sont nés. Notre génération doit en tirer les leçons. Cela dit, je ne crois pas que la pollution soit quelque chose d’antinaturel. Saviez-vous que le plastique a été inventé par hasard en Suisse, en faisant du fromage ? On ne doit pas avoir honte de tout ce qui vient de la terre et qui fait partie de nous-mêmes : le plastique, le Nylon... On m’a appris à avoir honte de ce qui était moderne : les gratte-ciel, les : usines... Il fallait les condamner. Mais je crois que c’est faire preuve de lâcheté que : de ne pas être de son temps ! Bien sûr que la terre ne sera plus jamais dans le même état qu’il y a mille ans. Mais il n’est pas essentiel qu’elle le soit !

ELLE. Vous sentez-vous toujours punk ?
B. Dans le sens où je suis toujours anarchiste, oui. Aussi accro à la spontanéité que pendant les « punk days ». Dès que l’on cherche à contenter ou à contrôler les autres, les choses vont mal.

ELLE. Vous aimez la mode ?
B. Je la hais quand elle rime avec le pouvoir, l’argent. Mais je l’adore comme moyen d’expression. J’aime Jean-Paul Gaultier, parce qu’il est plein de vie. Martin Margiela, le Londonien Hussein Chalayan. J’aime aussi beaucoup les « second-hand clothes » (fripes), parce qu’ils sont remplis d’histoire et de mystère... Et puis, parce que pendant longtemps je n’avais pas d’argent pour m’acheter autre chose. 90 % de mes fringues sont à un franc !

ELLE. Vous êtes riche aujourd’hui ?
B. Oui. Je peux téléphoner à mes amis en Islande, ou leur prendre des billets pour qu’ils me rendent visite à Londres. J’ai aussi été aux Bahamas pour pouvoir chanter sur la plage, la nuit... Voilà les luxes que j’aime.

ELLE. Un tel succès si vite, ça vous a surprise ?
B. Enormément ! Mais quand ça s’est passé, j’ai aussi été très surprise de voir à quel point j’étais prête à l’affronter.

ELLE. Pourriez-vous nous écrire une phrase en islandais ?
B. Ein hendi elskar hina svomikid a mér (une main aime l’autre si fort en moi)... J’étais au bar de l’Orient-Express, saoule, heureuse. Il y avait une vieille dame aux cheveux roses, accompagnée d’un caniche. Je me suis endormie et réveillée dans le train, toujours aussi saoule et heureuse. En ouvrant les yeux, j’ai aperçu mes deux mains l’une sur l’autre et j’ai dit : « Une main aime l’autre si fort en moi ! » Et ça sonnait tellement ridicule, avec la grand-mère aux cheveux roses en face de moi, que je me suis mise à rire...

Emmanuelle Bosc

publié dans Magazine ELLE - 22.05.1995

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