Le Monde

Björk magnétise les Nuits de Fourvière

Les Nuits de Fourvière s’enorgueillissent de soixante-dix ans d’existence, et Björk qui s’y est produite le lundi 20 juillet, fêtera ses 50 ans en novembre. Tout cela ne rajeunit pas, mais qu’importe le temps qui passe, si la magie est toujours au rendez-vous. Pour mesurer l’intensité des pouvoirs de la magnétique Islandaise, l’amphithéâtre gallo-romain qui domine Lyon depuis la colline de Fourvière est un lieu idéal : elle est au plus haut. La voici présentant magnifiquement son sombre et compliqué Vulnicura, récit hanté de tensions et d’électricité d’une déchéance et d’une résurrection amoureuse – en clair, la rupture avec son mari le plasticien Matthew Barney. L’album, paru l’hiver dernier, a été une première fois transposé à New York en mars à l’occasion de l’exposition consacrée à Björk au Museum of Modern Art de New York (MoMa), puis début juillet au Festival international de Manchester.

Pour inaugurer sa venue en France, elle a choisi les Nuits de Fourvière, entre verdure, pierres chaudes et colonnes antiques, où elle avait apprécié sa venue en 2012. Elle y avait alors montré son spectacle Biophilia, bizarre excroissance musicale où il fallait inventer à tout prix, des machines, des danses, des chœurs, des costumes, quitte à ennuyer sous la profusion des concepts. Rien de tel dans ce Vulnicura limpide, si tant est que le vocable puisse s’appliquer à Björk. La simplicité avec elle passe par des feux d’artifice, un orchestre de cordes, des effets de lumière et de vidéo. Mais c’est bien d’épure qu’il s’agit ici.

Elle, en robe de princesse jaune serin, porte un masque, des chaussures de guerrière. À Manchester, elle avait inscrit plusieurs de ses tubes au récital. Ici, rien de tel. Aucun repère, aucune facilité. Au rappel, après quinze titres voyageurs, dont neuf tirés de l’album Vulnicura, elle entreprend la reconstruction de One Day, emprunté à Debut, son premier vrai album publié en 1993. Elle est seule en scène avec son percussionniste, Manu Delago, un Autrichien joueur de hang. L’instrument a été inventé en Suisse en 2000 par la PANart Hangbau AG, un groupe de passionnés qui cherchait à synthétiser le son du gamelan javanais, du gong tibétain, de la cloche alpine, des calebasses africaines, etc.

Elle et lui lancés dans une démonstration d’équilibre des sons, de beauté vocale et d’équité culturelle. Elle est en jaune pétant, la scène est éclairée d’un violet intense. Elle sifflote, le public aussi. Elle chante avec plaisir, flirtant avec les éraillements du blues. C’est une apothéose calme après un chaos grandiose, avec bombes de feu sur scène et fusées lumineuses tirées dans le ciel de Fourvière sur le plus beau de ses titres dérangés, Wanderlust, extrait de Volta (2007).

Chanceux que nous sommes, à Lyon ! En scène, il y a Arca, le jeune producteur de musiques électroniques d’origine vénézuélienne, (Alejandro Ghersi, 25 ans) qu’elle a trouvé du côté de chez Kanye West et qui l’a aidé à construire Vulnicura – on connaît les talents précoces de Björk pour dénicher les meilleurs arrangeurs, de tous les continents, depuis Howie B jusqu’à Mark Bell, et puis Matmos, Timbaland, Talvin Singh, Eumir Deodato ou Tricky. Arca ne sera pas de toutes les dates de la tournée (il y en a pourtant peu, Barcelone le 24 juillet, la Route du Rock à Saint-Malo le 15 août, le Pitchfork Music Festival à Paris le 30 octobre). Il joue des machines, il est habile, gracieux, parfois autoritaire, il accompagne, en constellations sonores aérées ou en rythmiques à la lourdeur militaire, la pénétration de la douleur dans l’intimité des chairs proposées par Björk.

En guise de résurrection, ils s’offrent, et à nous donc, une impressionnante interprétation en spirale de Black Lake, puis d’History of Touches, avec ses images de femme figée dans d’anciennes laves noires, réparant une plaie béante de fils fluorescents et de perles. Les vidéos sont bien sûr essentielles dans ce Vulnicura. Parfois d’inspiration mythologique, parfois d’un graphisme géométrique, elles explorent la nature et ses miasmes, les insectes qui pondent, les limaces qui bavent, les serpents et les abeilles qui se reproduisent. Chez Björk, l’archaïque et le futur sont en cohabitation permanente.

Dans un coffret livresque paru après l’exposition du MoMa (éd. Flammarion, 160 pages, 5 cahiers, 49,90 €), Björk a retranscrit ses conversations quotidiennes (par courriel) avec l’Américain Timothy Morton, promoteur d’une philosophie critique de l’environnement et de l’Ontologie Orientée vers l’Objet (OOO), où l’humain n’est plus la valeur dominante. « Ce que je préfère [dans cette théorie], s’enthousiasme-t- elle une nuit, c’est le lien avec l’animisme, le fait qu’en chaque objet il y ait une âme… chaque ordinateur portable, chaque oiseau, chaque immeuble », écrit-elle, ajoutant à propos de Timothy Morton « qu’il fait pencher l’angle apocalyptique du côté de l’espoir », puisque « l’apocalypse a déjà eu lieu et que nous devons sortir de notre léthargie et réagir ». Elle précise joyeusement que ce soir-là, elle avait bu quelques whiskies qui avaient émoussé ses capacités à synthétiser.

Véronique Mortaigne (Lyon, envoyée spéciale)

publié dans Le Monde - 21.07.2015

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