Les Inrockuptibles n°1007

Björk renaissance

 

A quelque chose malheur est bon : "Vulnicura", chronique de sa rupture amoureuse, permet de renouer le fil affectif intime entre Björk et ses fans. Un album irréprochable.

Il aura donc fallu sa rupture amoureuse pour qu’on renoue vraiment avec elle. Vulnicura est un disque avec une histoire, où la nécessité de raconter précède la musique, puis où la musique transcende l’expérience intime. Vulnicura est un néologisme formé à partir de “vulnerable” et “cure”. Soit un synonyme d’antidépresseur, en gros. Björk a eu mal, très mal, et elle s’est soignée en écrivant des chansons : c’est (enfin) aussi simple et sain que cela. “La séparation a été très douloureuse. Mais ça n’a pas changé ma relation à la musique. Je me suis contentée de composer des chansons comme je le fais toujours, souvent en marchant. C’est seulement ensuite, avec le recul, que j’ai réalisé ce que j’avais raconté. Il fallait que ces chansons sortent, pour laisser la place à d’autres plus heureuses”, dit-elle.

Chronique d’un drame, cet album est arrivé en catastrophe : fuite sur internet deux mois avant sa sortie officielle, qui a entraîné quelques jours après sa sortie numérique précipitée. On a d’abord approché Vulnicura par sa pochette : Björk en créature multiple remontée des abysses, qui évoque une anguille, un vagin ou une plaie ouverte, une rascasse et un pissenlit. Conçue avec les photographes Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin, ses collaborateurs de longue date, l’image est troublante. Elle se regarde de bas en haut, de ses jambes comme des fuseaux de noirceur plombée jusqu’au retour de la couleur, de la légèreté et de l’énergie dans la cape et le chapeau designés par la styliste Maiko Takeda. Elle représente la métamorphose de Björk, et fait écho à l’extraterrestre (et extra tout court) Scarlett Johansson dans le film Under the Skin de Jonathan Glazer (dont la musique est de Mica Levi, compositrice appréciée de Björk).

La pochette de la version physique est totalement différente, plus discutable esthétiquement, et semble précéder le visuel numérique : façon alien pataud dans Starship Troopers, Björk en mauvaise posture (celle du pont en yoga, n’essayez pas ça chez vous), créature de boue dégoulinante qui n’a pas encore trouvé la position horizontale, avec toujours cette plaie féminine béante au niveau du plexus. “Toutes mes incarnations sur les pochettes sont comme des cartes de tarot, un personnage emblématique qui représente l’album”, explique Björk.

Cet album, Vulnicura, évoque donc une séparation. Björk s’est surtout séparée du barnum qui l’encombrait sur le précédent Biophilia. Aussi hostile qu’éblouissant, il raconte les différents ressentis de la rupture et signe surtout le grand retour de Björk à sa nature, à sa magie : la transformation d’émotions très intimes et normales en musique paranormale. En apparence donc, elle commence par retrouver les chemins blancs de Vespertine : une musique minimale, subtile et translucide. Vulnicura s’en rapproche et va plus loin. Dans les crevasses, sur les lacs gelés que craquelle une onde de choc venue des tréfonds, vers le crépuscule. Il y a bien des chansons, des mélodies, mais elles ouvrent la porte à l’inconnu, se laissent porter par des volutes de cordes qui annoncent la bourrasque.

Tout l’album va se dérouler dans le même registre. Des orchestrations de cordes sobres et savantes, parfois chamboulées par des rythmiques électroniques souterraines. Des harmonies vocales étranges. La voix de Björk qui erre dans des incantations solitaires. Une musique à la fois éthérée et intense, parfois jusqu’à l’asphyxie. Des constructions musicales élémentaires et inédites. Des sons subliminaux, fourmillement de détails à peine audibles et pourtant essentiels à l’ensemble, à cette tension sourde qui traverse Vulnicura. Parfois, ce disque fait peur (sans jamais cesser de fasciner) : quand les cordes jouent un bourdon étale, quand les programmations électroniques des nouveaux collaborateurs de Björk (Arca et The Haxan Cloak) font surgir des coups de sabres laser comme des bouffées d’angoisse (sur Mouth Mantra), quand Antony Hegarty fait des choeurs de chanteur soul revenu d’entre les morts (Atom Dance). Clichés toujours valables avec Björk : le froid mord, la glace brûle.

Parce que rien n’est jamais à sens unique ni monotone avec Björk, cet album irréductible et irréprochable sort alors que commence à New York une exposition/rétrospective que lui consacre le MoMA (lire pages suivantes). “Klaus Biesenbach, le curateur, m’a contactée et m’a proposé de collaborer. Au départ, je n’étais pas sûre que ça fasse sens de présenter un musicien dans un musée d’arts plastiques. Comme je l’ai dit avant : comment accrocher une chanson sur un mur ? Le projet m’a intéressée quand le MoMA m’a commandé un nouveau morceau (une vidéo inédite du titre Black Lake tournée en réalité virtuelle). Je me suis surtout concentrée sur ce nouveau morceau, et sur la partie audio de l’exposition. Mais la collaboration a été très proche. J’ai lu tous mes journaux intimes pour la première fois, c’était intéressant. Comme des films jamais développés qui se sont révélés, quelque chose de subconscient a fait surface. Je me sens proche de la Björk que j’étais il y a vingt-cinq ans, je l’aime. Je n’ai pas vraiment traversé de midlife crisis. J’aurai 50 ans en novembre, et j’ai hâte.”

Maxime Robin

publié dans Les Inrockuptibles n°1007 - 18.03.2015

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