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Un ange passe...

C’était en juillet dernier... Un mois et demi après son Prix d’interprétation à Cannes pour Dancer in the Dark, qui sort le 18 octobre, Björk était à Paris. Nous l’avons rencontrée. Pour mieux comprendre comment elle avait pu donner tant de vérité à la Selma de Lars von Trier. Un moment rare et magique.

Tout le monde, de Lars von Trier à Catherine Deneuve, a été fasciné par votre implication dans le personnage de Selma…
Björk : Je ne sais pas faire autrement ! Lorsque je m’implique dans quelque chose, c’est forcément à 100 %. Je n’ai pensé qu’à Selma pendant trois ans, en mettant tout le reste de côté. Il m’a fallu une année pour me décider, puisque comme vous le savez, au début, je ne devais faire que la musique du film, mais à la minute où j’ai accepté de jouer Selma, je n’avais pas d’autre choix que d’être Selma…

N’était-ce pas trop douloureux pour vous ?
Je savais que ça allait être douloureux. 
J’avais vécu un an avec le script, j’avais écrit
des chansons sur les sentiments de Selma, 
je m’étais aventurée loin dans ses émotions, 
 je savais ce qui m’attendait. Cela a sans
doute été l’expérience la plus éprouvante de
ma vie entière. Mais comment pouvait-il
en être autrement ? J’ai eu, jusque-là, une 
vie très heureuse. J’ai eu une belle enfance, 
je viens d’Islande où l’on ne sait pas ce que
c’est que pleurer, tous mes rêves se sont réalisés. Selma, elle, c’est le contraire : aucun
 de ses rêves - sauf peut-être dans ses rapports avec son fils - ne s’est réalisé. Il y a
 dans sa vie beaucoup de douleur, beaucoup
 de souffrance.

Pour Selma, la musique est un refuge. Est-ce que dans le script de Dancer in the Dark, c’est ce qui vous touchait le plus ?
C’est en tout cas l’une des choses que
j’aimais le plus chez elle. J’étais comme elle lorsque j’étais enfant. Je passais beaucoup de temps toute seule, à marcher dans la lande dans un état presque euphorique, m’inventant un monde à moi, où la musique avait beaucoup de place, et lorsque j’arrivais à l’école, j’avais beaucoup de mal à prendre part aux conversations "normales". À l’époque je faisais souvent le même rêve : je commençais une conversation avec quelqu’un et puis, soudain, je m’envolais. J’essayais de revenir dans la conversation, de me retenir, de
m’accrocher à ce que je pouvais, mais l’attraction céleste était trop forte et très vite, je ne résistais plus et je m’envolais. C’était agréable… Ce bonheur d’être toute seule, c’est un sentiment difficile à expliquer aux autres. Ils croient que
vous êtes malheureuse, triste, alors vous n’en parlez pas. C’est votre secret et vous faites juste semblant d’être "normale" ! Je dois dire quand même que j’ai eu de la chance, parce que j’ai été entourée d’une famille qui me laissait être ce que j’étais, et d’une bande d’amis tous plus excentriques les uns que les autres. J’étais celle qui ne parlait pas, qui restait là tranquille, la tête ailleurs. Ce n’est que plus tard que j’ai appris à communiquer. En fait, je crois que c’est venu avec l’anglais. Comme si l’islandais était quelque chose de trop intime. Jamais, par exemple, je ne pourrais faire cette interview en islandais ! C’est comme si l’anglais vous permettait de vous voir depuis un satellite ! (Rires. ) Les moments les plus heureux de ma vie, c’est lorsque je suis seule au sommet d’une montagne, ou dans une ville que j’aime, avec un ghettoblaster qui joue ma musique préférée et une bonne bouteille de vin ! Quand on dit ça, les gens vous prennent pour une handicapée. Je n’ai pas ce sentiment-là. Je n’ai pas besoin de rejoindre Amnesty International au nom des introvertis ! En fait, de faire ce film, c’était la meilleure manière de me battre pour le droit des introvertis ! (Rires. ) Le script était si proche de moi que c’en était troublant…

Comment l’expliquez-vous ?
C’est un vrai mystère ! Et cela a été un vrai choc quand je l’ai lu. J’ai demandé à Lars comment il avait fait pour que ça me ressemble autant et il ne m’a toujours pas répondu. Il y a tellement de choses qui me sont familières… Par exemple, comme
elle, je suis absolument terrifiée par la violence. Mais à un point que vous n’imaginez pas : il suffit que je voie deux oiseaux se battre dans un parc pour que j’éclate en sanglots ! À cause de cette histoire à Bangkok, dont les médias ont fait tout un plat, lorsque j’ai vraiment explosé pour défendre mon fils à qui on faisait du mal sous mes yeux [elle a cassé la gueule à un photographe], tout le monde croit que je suis capable d’une grande violence. Mais c’est la seule chose qui puisse me pousser à ces extrêmes physiques !

Quels autres éléments du script vous étaient familiers ?
Plein ! J’ai horreur aussi des bruits d’usine. Dans ma vie, j’ai travaillé deux fois dans une usine ; eh bien, j’avais la même habitude de marcher en chantant à tue-tête pour couvrir le bruit des machines… Et même dans la mission que Selma se donne, je me retrouve complètement. Ma petite mission secrète, à moi, c’est mon amour de la musique. Je n’ai toujours pas fait la chanson parfaite. Si j’ai de la chance, j’ai encore cinquante ans pour y parvenir.

Il y a dans Dancer in the Dark, comme dans Breaking the Waves, cette notion de sacrifice. Vous est-elle familière aussi ?
Oui. Je pourrais mourir pour une chanson. Vraiment. (Silence. ) Quant au sacrifice de Selma pour son fils, comment ne le comprendrais-je pas ? Je l’ai souvent dit depuis cette histoire de Bangkok. Et ce n’est pas une qualité qui m’est propre : il n’y a pas un parent qui ne puisse se sacrifier pour défendre son enfant. On trouve tout à coup des ressources incroyables. Je
crois même qu’une mère traversant la rue avec son enfant et voyant arriver une voiture pourrait l’arrêter avec ses mains…

Qu’est-ce qui a été le plus difficile, pour vous, sur le tournage ?
Après avoir sauté de la falaise en acceptant d’être Selma et après avoir travaillé sur 
la musique pendant un an, le plus difficile 
a été de défendre mes chansons. Lars voulait les modifier, ajouter 23 secondes par-ci, 
 en couper 20 autres par-là ! J’aurais préféré 
qu’il fasse ça une fois que je n’étais plus 
Selma. Car lorsque, après la journée de travail, il me fallait crier : « Laissez mes chansons tranquilles ! », puis redevenir Selma le 
lendemain matin, je n’avais plus d’énergie. 
C’est ça qui a été le plus difficile. (Silence. ) 
Peut-être aussi ce sentiment d’avoir été 
 abusée… J’ai fait une confiance totale à 
Lars, mais il ne m’a pas toujours dit la vérité. Il m’a entraînée jusque 
dans des endroits où je 
n’étais pas obligée d’aller. 
Comme s’il avait besoin 
de me briser psychologiquement pour servir son propos… Par exemple, il
y a une scène pour laquelle on n’était pas d’accord. 
Lorsque Selma est toute 
seule dans sa cellule depuis une semaine et 
qu’elle chante ses airs 
favoris, je pensais qu’on 
devait en faire encore plus - parfois, plus on a de 
peine, plus on a besoin 
d’aller chercher de la joie. 
Mais Lars n’a eu de cesse 
de recommencer la prise, 
de me briser, de me laisser 
en pleurs, sans voix, sans 
énergie, totalement désespérée. Personnellement, 
j’aurais donné un peu plus 
de poésie, de beauté intérieure à Selma… Mais 
c’était quelque chose qui
était plus fort que lui. C’était du domaine de l’esprit, et ça lui faisait peur !

Vous attendiez-vous à de tels conflits ?
On a raconté beaucoup de choses sur les conflits entre Lars et moi. Mais dès le premier jour de notre première rencontre, on savait tous les deux qu’on en aurait. Cela fait vingt ans qu’il fait des choses de son côté, cela fait vingt ans que je fais des choses du mien, avec la même exigence, la même implication, et on est différents ; c’était donc normal qu’il y ait des conflits
entre nous. Mais lorsqu’ils survenaient, il suffisait alors de s’asseoir, de discuter et de trouver des compromis - ce qui ne veut pas dire des compromissions ! On savait bien que si on ne trouvait pas de compromis, il n’y avait plus de film ! Le plus souvent, on était en conflit à 10 heures du matin, et à 11h30, on avait trouvé une solution. Le seul problème, c’est qu’un an après, la presse danoise en était encore à ce qui nous avait opposés à 10 heures du matin ! C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de souffrance inutile, mais c’est dommage que les gens ne retiennent que ça. S’ils pouvaient au contraire imaginer toutes les fois où l’on a été d’accord sur ce projet… Le film n’est
pas un film de Lars, ni un film de Björk. C’est quelque chose qui nous dépasse tous les deux. C’est justement notre victoire à tous les deux.

Peter Stormare nous a dit que vous aviez tellement de choses à faire sur ce tournage - entre le jeu, la musique, la danse… -, qu’il ne connaissait aucune autre actrice qui aurait survécu à un tel tournage…
Oh, il est tellement gentil ! C’est incroyable, le soutien que j’ai eu de sa part ! C’est vrai, j’avais beaucoup de choses à faire :
je suis de chaque scène. En plus, je répétais les scènes dansées, parfois pendant huit heures d’affilée ! Tout ça en m’occupant de la musique, en faisant les arrangements avec les musiciens… Je devais bien travailler seize heures par jour et il y avait régulièrement une nuit ou deux par semaine où je ne dormais pas… Sans parler de cette douleur, de cette émotion d’être Selma. Il paraît que les acteurs ont la capacité de quitter leur personnage, et de se retrouver eux-mêmes à la fin de la journée de tournage. Moi, je ne savais pas ne plus être Selma. Je mentirais si je disais que cela a été facile ! Mais on ne sait jamais comment on survit à une épreuve. C’est une combinaison de plein de
choses… D’abord, je suis incroyablement têtue. Depuis toujours ! Et j’ai pour habitude de terminer ce que j’ai commencé. Ensuite, j’ai été bien entourée. J’avais une maison avec mon fils, cinq de ses copains, et des amis islandais. Ils me racontaient des blagues, me faisaient des farces… J’arrivais à la maison et j’étais accueillie à coups de pistolet à eau, ce qui, lorsqu’on vient d’être pendue, vous fait un bien fou ! (Rires. ) L’atmosphère sur le plateau était si forte que tous les gens étaient d’un grand soutien. Catherine [Deneuve] était très chaleureuse. C’est quelqu’un qui a tellement de grâce et en même temps tellement de force… Avec tout ce qu’elle a vu, tout ce qu’elle a fait… Mon approche de Selma était très instinctive ; je suis simplement devenue Selma. Et un jour, tellement j’avais le sentiment de brûler, j’ai demandé à Catherine si c’était comme ça qu’il fallait faire. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de règle ; qu’elle, elle l’aurait certainement fait différemment ; mais que si c’était comme ça que je le sentais, j’étais sur le bon chemin. Et elle m’a soutenue. D’avoir cette attention de la part d’une actrice qui a joué avec les metteurs en scène les plus créatifs, c’était réconfortant… Elle a dû penser parfois que mon implication était trop intense et que je devrais me protéger davantage. Elle m’a encouragée à me détendre le soir : j’entendais ses paroles, mais j’étais incapable de les écouter. On a dîné quelquefois ensemble, mais on avait si peu de temps…

Quelle a été votre première réaction lorsque Lars von Trier vous a demandé d’écrire la musique du film ?
Je suis tellement à fond dans ce que je fais que j’ai d’abord refusé ! Je ne savais même pas qui était Lars à l’époque, je
n’avais vu aucun de ses films… Les gens de son bureau n’arrêtaient pas de me relancer, jusqu’au jour où, alors que j’étais en tournée, je ne sais plus où, peut-être bien en Italie, ils m’ont fait passer la vidéo de Breaking the Waves. J’ai eu alors un tel choc… Bien sûr, on se sent abusé, piégé, manipulé - comme d’ailleurs à la fin de Dancer in the Dark, mais Lars ne peut pas s’en empêcher. Il y a chez lui une telle complaisance pour la souffrance. C’est aussi comme s’il n’avait pas assez confiance en lui et qu’il se croyait obligé
de violer le spectateur ! En même temps, on l’accepte, parce que cela touche à l’essentiel, et que ça fait tomber pas mal de bagages qu’on trimballe avec soi… J’étais frappée par la pureté de l’héroïne de Breaking the Waves… Alors, j’ai accepté de faire la musique. Vous connaissez la suite !

Avez-vous eu dès le départ la volonté d’utiliser des sons, d’en faire des rythmes, de les inclure dans les chansons… ?
Oui… J’aimais l’idée que de la vie quotidienne naisse tout à coup quelque chose de magique, qui révélait le monde intérieur de Selma, sa fantaisie… Mon rêve, d’abord, était d’enregistrer les voix en live pendant le tournage - c’était pile dans le Dogme, cher à Lars ! -, mais j’ai vite vu que ce ne serait pas possible. Parce que l’une des mauvaises choses - ou des bonnes, ça dépend de quel côté on se place ! (rires) -, c’est que Lars a voulu travailler avec son équipe et pas avec la mienne, pas avec les gens avec lesquels je travaille, moi, depuis l’âge de 16 ans. Alors je me suis immergée dans le script et j’ai travaillé à des chansons qui rendraient compte des différentes émotions de Selma - la douleur, la joie, l’amour, la
grâce, l’humilité… Il a fallu que je trouve comment les exprimer, car, à l’époque, je n’étais pas elle. Selma est plus introvertie, plus humble que moi… Pour l’arrangement, j’ai d’abord pensé à un groupe de huit instruments à cordes, et puis j’ai réalisé que cela faisait encore trop quotidien et ne traduisait pas assez la fantaisie du monde intérieur de Selma. J’ai demandé à Vincent Mendoza de faire l’arrangement pour tout un orchestre… Travailler sur la musique a sans doute été la chose la plus excitante. La musique, c’est toute ma vie. Et j’ai été tellement heureuse sur le strict point de vue du savoir-faire d’avoir pu aller aussi loin… Sur mes albums, j’ai vingt pistes à mixer par chanson.
Là, il y en a parfois plus de cent !

Pourquoi teniez-vous à ce qu’il y ait un titre avec Thom Yorke, de Radiohead ?
Dans le monde intérieur de Selma, 
tout est somptueux… Comme dans les 
rêves… Dans ce monde-là, Thom Yorke 
peut chanter avec elle sans problème ! Si le 
film est la réalité, la musique et les chansons sont là pour illustrer la fantaisie.

Pourquoi l’album s’appelle Selmasongs et non Dancer in the Dark ?
Le film est bien, mais j’avais le sentiment qu’il fallait défendre encore Selma. 
Introvertis de tous les pays, unissez-vous ! 
Je pense qu’il manque dans le film de la 
poésie de Selma. Elle échoue à faire que 
ses rêves l’emportent sur la réalité. L’album est peut-être sa revanche. C’est le 
dernier cadeau que je lui fais… Il y a aussi 
une chanson que j’ai écrite juste pour 
l’album, comme une lettre qu’elle aurait 
laissée à son fils. Si je devais laisser mon 
fils en sachant que je vais mourir, je ne le 
laisserais pas sans rien lui dire. Je lui donnerais des conseils comme font toutes les
mères de famille à la fin du jour… Voilà 
pourquoi l’album s’appelle Selmasongs…

Vous allez vous-même sortir un nouvel album l’an prochain…
C’est un peu tôt pour en parler… Ce 
que je peux vous dire, c’est qu’il sera très 
différent de Selmasongs. Et très différent 
aussi d’Homogenic. J’ai déjà écrit pas mal 
de chansons et j’ai le sentiment à la fois 
d’avoir fait des progrès d’un point de vue 
artisanal et d’être devenue plus mature. 
J’avais peur d’avoir perdu toute innocence, 
mais j’ai pu explorer des émotions nouvelles, aller là où je n’étais jamais allée…

Et avez-vous fait la chanson parfaite ?
Non, bien sûr. Mais il me reste encore 
cinquante ans pour y arriver ! (Rires. )

Patrick Fabre et Jean-Pierre Lavoignat

publié dans Studio - 23.10.2000

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