Vogue

Les secrets de ses costumes, son make-up surréaliste... Rencontre avec Björk pendant son Utopia Tour

Maquillage surréaliste et masques squelettiques : Björk et son équipe révèlent pour Vogue les secrets de la tournée Utopia, fortement imprégnée des identités de Björk et de ses collaborateurs Hungry et James Merry.

Cet été, la légendaire chanteuse islandaise Björk a sillonné les routes pour la tournée européenne d’Utopia, un album romantique et surnaturel où se mêlent flûtes et chants d’oiseaux. En compagnie de deux de ses plus fidèles collaborateurs visuels – James Merry, le styliste britannique spécialiste de la broderie, et la make-up artist drag Hungry – Björk a dévoilé à Vogue tous les secrets de ses looks de tournée hors du commun, entre masques squelettiques et maquillage floral surréaliste, et s’est exprimée sur l’importance du travail de collaboration.

Björk : "Avec l’album Utopia, l’idée est de puiser en nous pour imaginer un avenir positif – et de trouver des solutions au lieu d’aborder les problèmes environnementaux auxquels nous sommes confrontés en étant dans l’apitoiement et le désespoir. A chaque moment de l’histoire, visualiser la prochaine étape a toujours été difficile. Cet album est une tentative de projection."

James Merry : "J’ai rencontré Björk pour la première fois en 2009. C’est un ami commun à Londres qui nous a présentés, quand elle cherchait un assistant pendant les premières phases de recherche de son projet Biophilia Educational Project. Je suis à ses côtés depuis tout ce temps."

Björk : "Rencontrer James a été l’une des plus grandes chances de ma vie. Il porte en lui cette attitude du "tout est possible", qui décuple mon courage. Il est devenu l’un de mes plus proches amis, et c’est en discutant avec lui que je réalise désormais tous mes visuels."

Merry : "Nous nous lançons toujours ensemble dans ces aventures – qu’il s’agisse d’une tournée, d’un photoshoot, d’un nouvel album, ou simplement de la découverte d’un nouvel auteur. J’adore être avec elle dans cette énergie obsessive d’exploration, où il y a toujours une nouveauté fascinante à partager. Elle a la capacité de créer autour de son travail un espace vraiment généreux et ouvert. Elle a aussi un esprit pratique et rigoureux. La caricature complètement à l’ouest qu’on fait d’elle me paraît toujours étrange, car dans n’importe quel groupe, c’est généralement elle la plus solide et la plus pragmatique."

Björk : "Je ne pense pas que nous naissions dans ce monde pour devenir des îlots séparés les uns des autres. Je ne trouve pas les hiérarchies très séduisantes non plus, alors je crois que dans une collaboration, il faut essayer de mettre en avant les forces de chacun. Dans les meilleures collaborations, on parvient même à faire ressortir des choses qu’on ne pensait pas avoir en nous. J’écris et je fais moi-même les arrangements de ma musique la plupart du temps, donc il y a déjà une formidable solitude dans ce que je fais. Alors quand je travaille avec d’autres gens, surtout sur les visuels, généralement je meurs d’envie de fusionner."

Merry : "Notre collaboration a été progressive. J’ai commencé à travailler avec elle en tant qu’assistant, puis au fil des ans, mon rôle a évolué pour devenir co-directeur artistique sur les visuels. Les années ont passé sans jamais se ressembler, ce qui explique certainement pourquoi c’est si agréable. J’ai l’impression que beaucoup de gens pensent que je ne fais que des masques pour elle, mais en réalité c’est quelque chose qui s’est développé assez récemment."

Björk : "En 2015, j’avais commencé à me faire un masque pour un concert ; il était inspiré d’un papillon de nuit et je cherchais des références. Je n’avais ni la patience ni les compétences en couture pour le faire moi-même, et j’en ai parlé à James. Il est devenu silencieux, puis il a disparu dans sa chambre. Le lendemain matin, il m’a montré ce qu’il avait confectionné : un incroyable masque de papillon de nuit brodé que j’ai ensuite porté pour le Governors Ball Music Festival. J’étais complètement époustouflée."

Merry : "Le processus varie en fonction du projet, mais en général, il vient toujours des mêmes choses : des références partagées, des films regardés ensemble, des idées dont on discute pendant de longs vols en avion. En ce qui concerne les masques, chacun a sa propre histoire. Généralement, j’essaye d’absorber un grand nombre d’informations auprès de Björk – pas seulement esthétiques, mais aussi émotionnelles – et de comprendre quel genre de personnage ou d’humeur on cherche à créer. Ensuite je pars de mon côté et je passe des semaines à réaliser des prototypes que je lui présente plus tard, et s’ils lui conviennent, on procède à de petites retouches pour un résultat parfait."

Hungry : "James m’a contactée sur Instagram pour me demander si j’accepterais de peindre une de mes créations sur le visage de Björk. Ils m’ont invitée à Los Angeles, où ils étaient en tournée à l’époque, et nous avons fait quelques photos tests, qui ont été ensuite utilisées comme images de promotion de l’album."

Björk : "Hungry est extrêmement talentueuse et possède sa propre identité. D’après ma théorie personnelle, quand on a une telle confiance en soi, on peut trouver sa place dans une collaboration."

Hungry :"Elle me montrait tout le temps plein de choses pour m’inspirer et était très ouverte à de nouvelles idées. Tout a commencé par un maquillage floral que j’avais fait il y a longtemps et qui lui avait plu ; c’était l’un des plus beaux personnages de mon portfolio et elle cherchait un personnage romantique pour Utopia."

Björk : "J’ai une idée très précise en tête quand je cherche un look. Le personnage de cet album est très alerte et chante des paroles ultra romantiques, alors il me fallait cette ouverture d’esprit. Une "orchidée squelettique" est l’expression que j’ai beaucoup employée pour décrire ce que je cherchais. C’est une vision optimiste et post-apocalyptique, un endroit biologiquement fertile – où nous deviendrons peut-être tous des mutants, mais nous vivrons en harmonie avec la nature et les technologies."

Merry : "Le masque d’orchidée osseuse et les masques assortis pour les joueuses de flûtes proviennent d’une idée discutée avec Björk : donner aux musiciennes et à Björk une silhouette différente, avec un côté science-fiction. L’esthétique créée pour Utopia était volontairement brute et extraterrestre – on aurait facilement pu tomber dans l’excessivement floral ou joli. Ces masques ressemblaient un peu à des mutations physiques, comme de nouveaux os qui auraient poussé de la tête de quelqu’un et qui se seraient à moitié transformés en orchidées. Ils sont à mi-chemin entre le floral et l’anatomique."

Hungry : "Nous avons opté pour quelque chose de vif, d’organique, et de féminin : beaucoup de rouge, beaucoup de blush, et un maquillage prononcé pour les yeux. Parfois je décorais ses sourcils de cristaux Swarovski pour un effet floral, ou bien je lui faisais porter des bijoux de nez en forme de pétales."

Björk : "Il y a eu beaucoup de sublimes moments [pendant cette tournée], car l’Europe en plein été est toujours un moment magique, en pleine effervescence. Je crois qu’avec le réchauffement climatique qui entraîne une hausse des températures et des tempêtes, et avec les manifestations qui ont eu lieu dans certaines villes où s’est rendu Trump, [la tournée] semblait d’actualité."

Hungry : "Le premier jour de la tournée officielle à Londres, Björk venait tout juste de monter sur scène quand une énorme tempête a éclaté juste à côté du site du festival. Voir le show prendre forme accompagné de cette démonstration de force de la nature a vraiment fait tomber la pression et a lancé la tournée de manière spectaculaire."

Merry : "Nous étions à Helsinki en même temps que Trump qui venait y rencontrer Poutine – c’était un véritable clash d’énergies utopiques et dystopiques. Quand je suis sorti le matin, je me suis retrouvé coincé pendant deux heures au milieu des barricades et de la sécurité. Cette proximité pendant une tournée dont le but est de trouver une solution matriarcale et environnementale pour l’avenir…c’était une friction mémorable."

Björk : "Entre le dôme de l’Eden Project et les ruines antiques à Rome, nous nous sommes vraiment surpassés pour trouver des sites uniques et monumentaux. Je crois que le concert en Suède était probablement le mieux chanté, et peut-être le plus libre et généreux sur le plan émotionnel – c’était la transe la plus naturelle – mais tous les concerts étaient divins d’une manière ou d’une autre."

Hattie Crisell. Traduction par Lyse Leroy

publié dans Vogue - 17.08.2018

En lien avec...

 
 
 
 

Articles de la même année

 

2018

date
publication
titre
30.05.2018
Les Inrockuptibles n°1174
05.07.2018
Focus - Le Vif