Le Figaro

Björk déclare son indépendance

Trois concerts seulement en France pour une des tournées les plus attendues de l’année. Et la chanteuse islandaise prouve une fois de plus qu’elle n’obéit pas aux conceptions habituelles du rock-business.

MARDI SOIR, à la toute fin du concert, Björk sort d’elle-même, des rêves intimes, des histoires d’amour, des introspections et des confessions qui constituent l’essentiel de ses textes de chansons. Alors, elle parle - elle crie, plutôt - à la deuxième personne de l’impératif : « Raise your flag higher, higher/Declare independence » (« Brandit ton drapeau plus haut, plus haut, déclare ton indépendance »). Ce « declare independence » est peut-être le premier message explicite adressé à son public par la chanteuse islandaise, le premier depuis Debut en 1993, l’album qui la révéla tout à fait après quelques années au sein des Sugarcubes. Declare independence vient à la fin de Volta, son dernier album, paru au printemps dernier, et clôt les concerts de sa tournée européenne (en France, trois dates seulement, Nîmes avant-hier et ce soir, puis Rock en Seine à Saint-Cloud ce dimanche). Ce que les poètes appelaient un envoi et les fabulistes une morale, et qu’elle a décidé de clamer après quinze ans d’un chemin pionnier, dans un vacarme d’électronique saturée, de batterie furieuse et de cuivres néoclassiques. À 41 ans, elle ose enfin un slogan. Et c’est un mot d’ordre de liberté.

Car que fait-elle depuis des lustres, sinon déclarer son indépendance, sinon affirmer qu’elle est souveraine en son territoire, que son espace n’est gouverné que par ses propres lois, que son désir seul en fait le droit. On lui a connu, tournée après tournée, des harpes, un accordéon, une chorale inuit, un octuor à cordes, une grosse boite à musique, des inventions électroniques extravagantes... Pour la tournée de Volta, voici que s’installe à cour un singulier ensemble de cuivres, dix jeunes femmes en robes fluorescentes, un fanion rouge accroché dans le dos et dressé au-dessus de leur tête, comme des guerriers du Japon médiéval dans un film de Kurosawa. Jonas Sen au piano et au clavecin, le très vigoureux Chris Corsano à la batterie, les fidèles Mark Bell et Damian Taylor à l’électronique. D’ailleurs, Taylor expérimente sur scène la Reactable, produit de la recherche en électroacoustique de l’université de Barcelone : une grosse table lumineuse ronde sur laquelle le déplacement d’objets génère d’impressionnants orages sonores.

Une palette à la fois plus affirmée et plus précise

Tout se tient donc dans les frontières dessinées par la composition du groupe, par l’ampleur et la solennité des cuivres, leur capacité à conduire les chansons vers des parages baroques (la structure proliférante et l’orchestre détimbré de Hope, les sonneries de cors de Joga), répétitifs (la migration d’I Dare You d’une atmosphère martiale vers une hypnose à la Philip Glass) ou hollywoodiens (l’atmosphère de générique à la Lalo Schifrin de Bachelorette). Mais, après avoir été tentée de s’effacer derrière ses musiciens ou ses excellentes idées d’orchestration (comme avec le duo Matmos lors de la tournée de Vespertine), la voix s’impose de plus en plus à la musique, non parce que Björk Guomundsdottir est la patronne et paye les salaires de tout le monde sur scène, mais parce qu’elle a acquis une sorte de majesté, une palette à la fois plus affirmée et plus précise. Ainsi, sur Immature, entend-on à la fois la noblesse lyrique de Madame Butterfly et la charge sexuelle de Tina Turner, ce qui est après tout un bon résumé du personnage - diva et rockeuse, savante et instinctive, obsédée de civilisation et gourmande de sauvagerie.

Car mardi, aux superbes arènes de Nîmes, devant une première fournée de 10 000 spectateurs, comme en 2001 devant 280 privilégiés à la Sainte Chapelle à Paris, Björk sait être toujours l’héroïne du foisonnant théâtre qu’elle bâtit autour d’elle. Les amateurs de frénésies retrouveront sa danse d’Army of Me, compromis de la danse plinn bretonne et de l’échauffement de boxeur, ou la danse de Hunter, entre la folle poupée de kabuki et l’enfant au tambour. Ils seront peut-être déçus que son beau boumboum anarchique n’arrive qu’à la fin du set, sur Hyperballad. Mais le groupe posséderait dans ses ordinateurs une quarantaine de titres pour cette tournée, les concerts variant beaucoup dans leur setlist depuis le début de la tournée aux États-Unis, fin avril, autour de quelques points fixes : entrée sur Earth Intruders et Hunter, fin sur Hyperballad et Pluto, Oceania et Declare Independence en rappels - dix-huit titres, une heure et demi tout juste, le format habituel des concerts de Björk, d’un fonctionnement parfois très scandinave.

Bertrand Dicale

publié dans Le Figaro - 23.08.2007

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