Medúlla

Les Inrocks n°452, 31 juillet 2004

Björk, il y a quelques années, fit le tour d’Islande à bicyclette, se recueillant chaque soir dans les petites chapelles que possèdent parfois là-bas les fermes isolées : souvent juste un placard, aux fresques innocentes, avec un petit harmonium et une présence humaine. Loin des mullahs ou de l’Opus Dei, une idée primitive, désorganisée et basique de la foi. C’est l’esprit terrien, candide et gaiement mystique de ce tour d’Islande qui illumine aujourd’hui Medúlla. On est ainsi en pleine redondance quand ? dans un moment rare où Björk se sent obligée de verser dans l’explicite ? on l’entend chanter en fin de parcours : « J’ai besoin d’un refuge où construire un autel pour me protéger de tous les Oussama et Bush« . Car cela, avant même qu’elle l’énonce, son album le hurlait à tue-tête : il était bien évidemment trop question ici de plaisir, de libération et de joie pour que cette religiosité, palpable dans chaque chanson, même celles en islandais auquel on ne comprend pourtant que pouic, relève du dogme, de la doctrine.

Medúlla pour « moelle » : effectivement, Björk est une fille à moelle. Son disque aussi, nettement plus humain, physique, que Vespertine : plus question ici de se laisser amuser par des gadgets informatiques périssables. Quand elle annonçait avoir retiré de ses nouvelles chansons tout ce qui n’était pas strictement humain, on avait craint un exercice de style, un genre de mystère des voix islandaises. Mais hormis le très pénible Piano II, jamais Medúlla ne saurait se réduire au caprice : de Where Is the Line à Who Is It, ces authentiques tubes, pourtant réduits à de simples (et complexes) entrelacs de voix, rappellent que la diabolique précision mélodique et le chant effronté de Björk peuvent se passer d’astuces de productions et de « gros son », cette joie strictement mâle de démonstrateur en autoradios. Ce n’est certes pas la parousie, mais Björk, en acceptant sa part animale et ses croyances primitives, est revenue parmi les hommes : par les temps qui courent à reculons, cette religiosité gaie et débraillée servira déjà de refuge ? on verra plus tard pour l’accompagner à l’autel.

par par JD Beauvallet publié dans Les Inrocks n°452

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