31 janvier 2015

Tribune de Genève

La blessure de son nouvel album révèle une Björk brisée

Avec « Vulnicura » – piraté sur le net avant même sa sortie physique – l’Islandaise soigne ses plaies sentimentales en musique.

Sous le coup d’une rupture amoureuse, Björk cherche à renaître mais l’album Vulnicura ne lui offre pas de nouvelle mutation.

Le glacier se craquelle, mais l’éruption volcanique reste modeste. Chaque sortie de Björk met en mouvement les pages glacées des magazines, mais, depuis quelques années, la température artistique n’est pas toujours à la hauteur des espérances placées en cette championne de la pop déviante. Avec Vulnicura, Björk signe un (tardif) album de rupture – ce que le jargon de la critique musicale anglo-saxonne qualifie de « break-up album » – qui évoque sa séparation de l’artiste Matthew Barney, déjà vieille de plus d’un an.

Dans l’immédiat, ce huitième enregistrement studio (neuvième, si l’on compte celui de ses 12 ans) ne risque en tout cas pas la rupture de stock puisqu’il est pour l’instant exclusivement disponible sur iTunes – et donc reproductible à plaisir. Initialement prévu pour le mois de mars, Vulnicura a précipitamment été mis en vente sur la plate-forme musicale suite à une fuite complète de toutes les pistes de l’album sur Internet.

Agenda bousculé

Ce piratage ne semble pas avoir été programmé par son label One Little Indian. Quand elle est voulue, la démarche ne porte en général que sur une poignée de titres. En l’occurrence, si cette fuite a occasionné un peu de publicité, elle a surtout bousculé l’agenda commercial et publicitaire de l’album. A l’heure du tout numérique, ce sont les risques du métier que de voir le travail d’une année se volatiliser gratuitement hors du contrôle marchand de ses producteurs…

Vertus thérapeutiques

Les déboires de sa sortie prématurée ne font pas moins de Vulnicura une nouvelle proposition artistique de la fée Clochette nordique. Son titre contractant les mots latins « vulnus » (la blessure) et « cura » (le soin, mais aussi le tourment…) ne laisse aucun doute sur la nature de son contenu. Blessée au cœur, Björk l’ouvre en musique – ce que soulignent encore les images promotionnelles qui la montrent avec une poitrine béante – pour chanter les douleurs de sa passion malheureuse, avec l’idée, si ce n’est l’espoir, que ce processus témoigne aussi de sa guérison.

Cet enregistrement aurait donc des vertus thérapeutiques, pour son interprète du moins, car pour l’auditeur, c’est une autre paire de manches. Non pas que Vulnicura se présente comme une création indigne de la bientôt quinquagénaire artiste mais plutôt parce qu’il correspond beaucoup trop pleinement aux attentes habituelles suscitées par un album de Björk. Si les cordes sont souvent dominantes (et bien maîtrisées), elles ne font pas leur première apparition dans son univers. Que la chanteuse ait fait appel à une nouvelle génération de producteurs – le jeune Vénézuélien Arca et l’Anglais The Haxan Cloak – ne modifie pas démesurément l’approche musicale non plus. On a toujours autant l’impression d’assister à une séance de chamanisme vocal sur fond d’arythmie electro-tribale.

Des morceaux de bravoure, comme un Black Lake de plus de dix minutes en plongée dans le tourbillon dolent de sa psyché, médusent par leur aspect rituel, traduction sonore d’une conscience se débattant dans les marécages du doute, et s’élevant à hauteur de performance – il sera intéressant de voir si l’Islandaise parviendra à leur donner une forme scénique viable.

Mais cette collection de 9 titres s’achevant par les litanies de guérison de Mouth Mantra et l’incertitude hachée Quicksandconfirme surtout que Björk a abandonné les rivages de la pop, même si elle profite toujours de ses canaux de diffusion et de son statut acquis dans les nineties, avec ses tubes novateurs (Big Time Sensuality ou Hyperballad).

Créature d’art contemporain

Mais Björk Guðmundsdóttir s’est transformée au fil de la dernière décennie en une créature plus profilée pour les milieux de l’art contemporain que pour les radios populaires, une évolution à laquelle son ex, Matthew Barney, ne doit – ironie du sort – pas être étranger puisqu’elle avait collaboré à ses projets, comme Drawing Restraint 9, qui était passé par le Schaulager de Bâle. Le Musée d’art moderne de New York consacrera d’ailleurs à la geisha islandaise une rétrospective en mars. Il n’est pas indispensable de patienter en écoutant Vulnicura.

par Boris Senff publié dans Tribune de Genève