Studio n°156

Un volcan sur la croisette

 

Cannes 2000, Dancer in the Dark. Lars von Trier vise la Palme d’or avec une tragédie musicale filmée par cent caméra vidéo et interprétée par un étonnant duo : Björk-Deneuve

L’HISTOIRE

Selma a émigré de la République tchèque avec son fils pour vivre le rêve américain. Elle vit dans une caravane, travaille dans une usine et partage avec Kathy, sa collègue et amie, une passion pour les comédies musicales. Malheureusement, la jeune femme perd peu à peu la vue et craint qu’il arrive la même chose à son fils.

L’ENJEU

La Palme, bien sûr ! D’abord parce que Lars von Trier l’a espérée plusieurs fois. Ensuite parce que Dancer in the Dark, qui est l’un des films les plus chers (106 MF) jamais tournés en Scandinavie, est aussi l’un des projets les plus originaux de ce Festival. Exclusivement réalisé en vidéo (pas moins de cent caméras pour certaines séquences de danse), Dancer in the Dark est une "tragédie musicale", composée et interprétée par ’, Björk. Après sa révolution du Dogme, von Trier, le novateur, joue donc gros.

Baptême de feu pour la chanteuse Björk.
Le 17 mai.
Danemark.
De Lars von Trier.
Avec Catherine Deneuve, Björk, Jean-Marc Barr, David Morse...
Sortie le 18 octobre.

CE QU’IL FAUT SAVOIR

Cent caméras pour un seul homme : Robby Müller. Le directeur de la photo de Breaking the Waves n’était pourtant presque jamais au cadre, puisque, comme pour Les idiots, c’est Lars von Trier lui-même qui tenait la caméra. Les numéros dansés, qui ont demandé des semaines de répétition, ont été réglés par l’Américain Vincent Paterson (chorégraphe, entre autres, de Madonna).

LARS VON TRIER
Né en 1956 au Danemark, ce disciple de Dreyer a fait d’un style visuel fort sa marque de fabrique. Sélectionné à Cannes dès ses débuts (Element of Crime, 84), il est récompensé par la Commision technique. Depuis, tous ses films ont fait le voyage (parfois sans lui, car il a la phobie du transport) : Epidemic (87) à Un Certain Regard, Europa (91), qui a reçu le Prix du jury, et Breaking the Waves (96) le Grand Prix du jury. En 1998, la sélection officielle des Idiots marque le début du Dogme.

ILS SONT ATTENDUS...

BJÖRK
Contactée pour composer la musique du film, la chanteuse islandaise en tient finalement le premier rôle. L’ex-leader des Sugarcubes avait déjà été la vedette de Juniper Tree (87, inédit) et était apparue dans Prêt-à-porter (94) de Robert Altman. À 34 ans, c’est sa première visite à Cannes. Chantera-t-elle ?

PETER STORMARE
Cet acteur et metteur en scène suédois a débuté chez Ingmar Bergman, avec lequel il a collaboré pendant onze ans. Il tenant d’ailleurs le rôle du projectionniste dans En présence d’un clown. Il vit aux États-Unis, où il a joué notamment dans Fargo, des frères Coen, et dans Million Dollar Hotel de Wenders.

CATHERINE DENEUVE
Lars von Trier dit - de Catherine Deneuve qu’« elle s’est engagée elle-même sur le film » en lui écrivant une lettre après avoir vu Breaking the Waves. Clin d’oeil du destin, c’est pour un film musical qu’elle se retrouve une nouvelle fois à Cannes, 36 ans après Les parapluies de Cherbourg (Palme d’or 64).

BJÖRK : De glace et de feu

Elle est l’une des artistes les plus originales et les plus audacieuses de la scène musicale actuelle. Sa venue sur la Croisette pour la présentation en compétition de Dancer in the Dark, de Lars von Trier, avec Catherine Deneuve, est l’un des événements les plus attendus de ce Festival 2000. Récit d’un parcours hors norme qui s’est transformé en destin.
Par Patrick Fabre. Photos L’Ellen von Unwerth.

IL ÉTAIT UNE FOIS...

Il était une fois une petite fille brune ressemblant étrangement à Peter Pan, qui traversait un pays de glace d’où jaillissait encore la lave des volcans, pour aller chez sa grand-mère en chantant à tue-tête... Cette image de conte de fées colle à la bio de Björk, La voix venue d’Islande. En quelques années, elle a réussi à imposer au monde entier sa drôle de frimousse, sa musique, son talent et son image d’artiste excentrique au caractère fort, au parler franc et à l’imagination débordante. Telle une Madonna des neiges. Certes, la comparaison froissera sans doute les puristes pour qui Björk est une vraie créatrice, au contraire de Madonna qui ne serait qu’une interprète. Il n’empêche qu’entre ces deux artistes, animées l’une et l’autre du même sens de la liberté, de la représentation et de l’absolu, se dessine une sorte d’axe de symétrie à la fois naturel et invisible : la brune et la blonde, le Nord et le Sud, l’Europe et l’Amérique... Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, après s’être établie dans la musique, Björk, comme Madonna, se lance dans le cinéma. Et se paye même le luxe de faire de sa venue sur la Croisette (on se souvient de celle de Madonna en 1991 !) l’un des événements les plus attendus du Festival de Cannes de l’an 2000.

Il faut dire qu’elle y sera accompagnée non seulement par la plus cinéphile des stars d’aujourd’hui, Catherine Deneuve, mais aussi par le plus intrigant des cinéastes contemporains, Lars von Trier. L’homme dont on sait, depuis Breaking the Waves, qu’il connaît tous les sens que possède le mot passion. Le cinéaste dont on sait, depuis l’invention du Dogme, qu’il n’a pas son pareil pour faire voler en éclats la grammaire cinématographique traditionnelle. Excusez du peu !
Dancer in the Dark n’est cependant pas la première tentative cinématographique de Björk. Et même si ces précédentes expériences d’actrice lui ont fait déclarer : « Je crois être la plus mauvaise comédienne au monde ! », ses clips, et notamment It’s Oh So Quiet, mini-comédie musicale mise en scène par Spike Jonze, le réalisateur de Dans la peau de John Malkovich, démontrent le contraire. D’ailleurs, Lars von Trier n’a pas hésité à lui confier le rôle principal de Dancer in the Dark, alors que, au départ, il l’avait rencontrée simplement pour lui proposer d’écrire la partition de cette "tragédie musicale". Il y a des sortilèges auxquels on ne peut résister...

C’est donc bel et bien dans ce pays de glace, d’où jaillit encore la lave des volcans, que Björk Gudmundsdottir est née le 21 novembre 1965. À Reykjavik, capitale de l’Islande. Une île de 200 000 habitants située entre le Groenland et le Danemark, dont l’industrie principale est la pêche et le sport national, la consommation d’alcool en général et de vodka en particulier. Ce qui, forcément, brouille parfois la mémoire... En effet, selon les interviews, le père de Björk, Gudmundur, est guitariste ou ancien électricien ou syndicaliste professionnel (ou peut-être les trois à la fois, après tout, ce n’est pas incompatible !), et sa mère, Hildur, ou médecin chiropracteur ou prof d’aïkido (ce n’est pas non plus incompatible !). Quoi qu’il en soit, ils divorcent un an et demi mi après sa naissance. Sa mère emménage avec baby Björk dans une maison mauve où vivent en communauté des artistes et des musiciens...
Dans cette ambiance hippie, Björk apprend l’indépendance et la responsabilité. Et donc à se débrouiller. À l’âge de 5 ans, elle voyage seule pour aller rendre visite à son père, qui lui fait écouter Simon et Garfunkel et Stevie Wonder, ou à sa grandmère, qui préfère Nana Mouskouri, Ella Fitzgerald et les comédies musicales américaines (dont La mélodie du bonheur, que Björk connaît par coeur). Sa mère, plutôt branchée Clapton, Hendrix et Janis Joplin, note très vite l’intérêt pour la musique de cette gamine qui passe son temps à chanter dans la toundra !
Elle l’inscrit alors dans une école de musique classique où Björk, pendant dix ans, apprend la flûte et le piano. Et manifeste en plus d’évidentes aptitudes pour les maths, la biologie et la physique... mais s’avère nulle en littérature. C’est là qu’elle découvre Rimski-Korsakov, Mahler, Satie, Debussy, Schônberg, Messiaen, et Stockhausen, un de ses musiciens préféré dont elle a dit vouloir concilier l’attitude avec les refrains du groupe Boney M !
Pour ses camarades, cette fille de hippie passe pour une originale. C’est sûr, elle a quelque chose, puisqu’un directeur artistique la remarque et lui fait enregistrer un premier album solo à l’âge de 11 ans ! Un disque sobrement intitulé Björk, dont sa mère a conçu la pochette, où son beau-père est à la guitare, et sur lequel elle interprète des versions islandaises de chansons de Stevie Wonder ou des Beatles, mais pour lequel, surtout, elle a composé, précoce un titre instrumental ! Comme si l’exploit n’était pas suffisamment digne sa légende, Björk, adulte, en a rajoute en exagérant les ventes de ce disque...
Arrivée à l’adolescence, Björk s’ennuie. Comme ses potes islandais de son âge. Pour tromper l’ennui, ils se bourrent la gueule, baisent, écrivent des poèmes et montent des groupes de rock. Au début des années 80, Björk, qui a tout juste 15 ans, forme successivement Spit and Snot (un groupe punk composé exclusivement de filles), Exodus (tendance new wave) et Jam 80. Mais ces groupes durent le temps d’un concert, voire d’un passage à la télévision ! Sa première étape musicale importante est la création du groupe Tappi Tikarrass (ce qui signifierait « bouche le cul de cette pute » !) fondé fin 1980 et dissous fin 1982 après l’enregistrement d’un seul et unique album, Miranda.

Elle a 17 ans. C’est l’âge des serments. Son amie la poétesse Didda et elle se font tatouer sur le bras gauche un rune ancestrale représentant un compas de marine, « pour toujours savoir où elles sont ». C’est aussi l’âge des découvertes. Björk lit Histoire de l’oeil de Georges Bataille, roman sulfureux, érotique et initiatique, longtemps publié sous le manteau, dont on dit qu’il est « le premier livre où le langage du sexe devient le langage de la mort de Dieu », et qui, dit-elle, change sa vie. Elle-même publie en 1985, « pour payer son loyer », un recueil de poèmes et de dessins, Um Urnat (À propos des fêtes) vendu à 100 exemplaires et devenu collector.
Août 1983, création de Kukl. Ce groupe tendance anarcho-punk enregistre deux albums, tourne à travers l’Europe (passe même par la France en 1984) avant de disparaître en 1986 après une prestation télévisée choc de Björk, qui, enceinte de sept mois, chante simplement vêtue d’un T-shirt portant l’inscription « Like a Virgin »... Le 8 juin 1986, à 20 ans, elle donne naissance à un petit garçon, Sindri (traduction : « étincelles autour du soleil »), qui, lui aussi, ressemble étonnamment à Peter Pan. Le même jour, avec Thor Eldon, heureux papa et guitariste, ils forment le collectif Bad Taste « mauvais goût » !), puis dans la foulée le groupe The Sugarcubes, qui révèle Björk sur la scène internationale.
C’est peu de temps après avoir accouché que Björk tourne son premier film : The Juniper Tree de Nietzcha Keene. Tiré d’un conte des frères Grimm, ce long métrage en noir et blanc (et en anglais) raconte la de fuite de deux sœurs sorcières dont la mère vient d’être brûlée sur un bûcher. Dans la foulée, elle tourne un téléfilm islandais, Glerbrot de Matthias Johannesen, où elle joue une ado rebelle cherchant à échapper à deux nonnes perverses. Pas de quoi entrer dans les annales, mais assez pour nous renseigner sur les univers et les sujets qui l’attirent...
Fin 1992, c’est les Sugarcubes qu’elle fuit. Après cinq ans d’existence (pendant lesquels elle a fait une incartade pour enregistrer un disque jazzy, GlingGlo) trois albums qui ont connu un succès d’estime, et une tournée d’adieu en première partie de U2, Björk (dont Bono dit que « la voix est comme un pic à glace ») quitte le groupe et son guitariste, et s’envole pour l’Angleterre, son fils sous le bras. À Londres, elle fait appel à quelques pointures de la scène techno pour enregistrer ce qui est considéré comme son véritable premier album, Debut. Marius De Vries (qui a remixé la b.o. de Chapeau melon et bottes de cuir) y collabore, et surtout Nellee Hooper, le magicien du son de Soul II Soul et de Massive Attack, producteur du disque et co-compositeur de cinq titres. La pochette de Debut est, elle, confiée à Jean-Baptiste Mondino, photographe de génie et clippeur de (entre autres)... Madonna. Comme son aînée (Madonna a sept ans de plus qu’elle), Björk sait s’entourer.

Elle sait aussi, en plein règne de MTV, que l’avenir de son "bébé musical" dépend autant de l’image qu’elle en donnera que de ses qualités artistiques intrinsèques. Alors, pour choisir le réalisateur du clip de Human Behaviour, premier extrait de l’album, Björk passe deux mois devant sa télé à regarder des vidéos du monde entier. Ses trois préférées viennent de France et sont signées du même metteur en scène : Michel Gondry. Les deux artistes se rencontrent, se découvrent des points communs (des mères hippies, une passion pour La nuit du chasseur et pour les films d’animation tchèques, une haine du rock, de Disney et des guitares électriques...), des envies communes, et entament une collaboration exemplaire qui débouchera sur cinq autres clips.
Juillet 1993, Björk explose. Debut se vend à 3 millions d’exemplaires à travers le monde. Les singles se suivent avec succès : Human Behaviour d’abord, puis Venus as a Boy et Play Dead, extrait de la bande originale du film The Young Americans de Danny Cannon. Par la suite, des titres de Björk seront utilisés au cinéma, notamment dans Tank Girl ; Mission : Impossible ; Au revoir, à jamais ; Léon ; Ceux qui m’aiment prendront le train ; ou dernièrement Dans la peau de John Malkovich. Mais avant le film de Lars von Trier, elle n’a écrit qu’une chanson de film originale, pour Anton, du Danois Aage Rais, en 1996.

Les cinéastes ne sont pas les seuls à apprécier son talent. Madonna en personne fait appel à Björk pour écrire avec elle Bedtime Stories, la chanson-titre de son nouvel album. Dans la foulée, en février 1994, Björk reçoit le Brit Award (les Victoires de la musique anglaise) de la découverte de l’année et aussi de la meilleure artiste internationale ! Björk n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Ni même à se reposer tout court... Noctambule, elle s’éclate sur les dance-floors londoniens et raconte ses aventures au petit matin à la presse ravie de rapporter ses propos sur ses nuits arrosées ou ses besoins sexuels... Elle aime faire la fête, certes, mais elle aime aussi travailler. Beaucoup. En avril 1995 sort déjà Army of Me, le premier extrait de son deuxième album, Post, pour lequel elle a retrouvé Nellee Hooper et s’est assuré la collaboration de deux autres stars de la musique anglaise : Howie B et Tricky. Elle ravit leur cœur. Puis celui du rappeur Goldie. Les tabloïds anglais se délectent. La presse rock aussi. Avec Post, Björk confirme en effet l’originalité et l’éclectisme de son talent, affirme son style dance avant-gardiste, et régale le grand public avec sa reprise à pleine voix de It’s Oh So Quiet.

Cette fois, elle confie l’image du disque à Stéphane Sednaoui. Il réalise deux de ses clips, Big Time Sensuality et Possibly Maybe, et la photographie dans les vêtements d’un ami créateur, Hussein Chalayan. D’ailleurs, elle qui dit pourtant détester la mode défilera pour Jean-Paul Gaultier et confiera l’image de son troisième album, Homogenic, à Alexander McQueen (qui signera également le clip d’Alarm Call), le très branché directeur artistique de Givenchy. Björk, emblème de la modernité. Chic et choc.
1996 est pour la reine Björk un annus horribilis. En février, à l’aéroport de Bangkok, elle casse la gueule d’une journaliste trop insistante. Et sept mois plus tard, alors que Björk est en vacances à Miami, la police britannique intercepte à son domicile londonien un colis piégé à l’acide adressé par un fan mécontent, qui a aussi filmé son propre suicide. Secouée, Björk retourne en Islande et se pose une question essentielle : à quoi bon faire un métier qui peut les mettre en danger, elle et son fils ?
Changée, plus mûre, Björk reprend finalement le chemin des studios pour enregistrer en Espagne (avec le producteur Mark Bell de LFO) son plus beau disque à ce jour : Homogenic. Un album extrêmement personnel, bouleversant, hypersensible, « dont les violons sont le système nerveux, les percussions le coeur et la voix le poumon », pour reprendre une image chère à la chanteuse. Bien sûr, Michel Gondry réalise le clip de Bachelorette (leur plus beau à ce jour), premier extrait de ce disque dont la sortie en septembre 1997 est elle aussi couronnée de succès.

Épuisée par cette « chasse à la chanson parfaite » qui motive son travail (même si elle est persuadée de ne pas pouvoir atteindre son but avant ses 60 ans !) et la pousse à puiser au plus profond de ses émotions, Björk éprouve le besoin de se ressourcer. Alors, quand Lars von Trier lui propose en 1999 d’être le compositeur puis l’interprète principale de Dancer in the Dark, Björk accepte de se mettre au service de la vision d’un autre.
Bien qu’elle ait l’impression, en se lançant dans cette aventure, « d’avoir une relation extraconjugale, de cocufier le chant », elle s’avoue aussi excitée à l’idée de tourner avec Catherine Deneuve, dont elle a entendu dire... qu’elle cuisine très bien les pâtes !

Sur le plateau de Dancer in the Dark (dont les numéros musicaux ont été réglés par Vincent Paterson, chorégraphe du clip Vogue de Madonna), Lars von Trier a pu apprécier le tempérament de Björk (têtue et pas toujours facile à gérer) et son talent. Elle s’est totalement identifiée à son rôle, Selma, ouvrière tchèque émigrée aux USA dans les années 60, qui a besoin d’argent pour sauver son fils, atteint de la même maladie de la vue qu’elle, et qui rêve de jouer... La mélodie du bonheur. Cette comédie musicale que Björk chantait enfant...
Si Dancer in the Dark, que Lars von Trier présente comme le dernier volet de sa trilogie Coeur d’or, après Breaking the Waves et Les idiots (et qui n’est pas un film tourné selon le Dogme), est l’un des films les plus attendus de ce Festival de Cannes de l’an 2000, c’est parce qu’il marque la rencontre de deux artistes hors norme qui ont pour ambition et pour habitude de bousculer les conventions, de ne connaître aucune limite, d’inventer des univers forts et singuliers, d’être autant fascinés par les recherches formelles et visuelles que par les aventures intérieures, profondes et solitaires. Et qui, chemin faisant, s’inventent un destin. La fusion de ces deux volcans en pleine activité pourrait bien provoquer l’une des plus étonnantes éruptions que la Croisette ait connues.

Sans aucun doute, Dancer in the Dark va marquer un tournant dans la carrière de Björk. Et inscrire un nouveau chapitre à sa légende. D’autant que cette tragédie musicale a été inspirée à Lars von Trier par un conte de fées racontant les mésaventures d’une petite fille qui s’enfonce seule dans la forêt et se retrouve totalement démunie après l’avoir traversée, mais conclut : « Je m’en sors bien. malgré tout. » L’histoire ne dit pas si elle ressemblait étrangement à Peter Pan.

« Mon travail avec Björk » par Lars von Trier

« La musique de Dancer in the Dark résulte de la collision entre Björk et moi. L’héroïne du film est une jeune femme qui aime les comédies musicales. Celles que j’aimais quand j’étais plus jeune. Le principal problème, quand vous faites une comédie musicale, c’est, bien sûr, de décider quel genre de musique vous allez utiliser, et je n’en avais aucune idée. C’est là que Björk, avec son génie musical, est intervenue. J’ai dû apprendre à aimer certains passages de ses compositions, mais, finalement, je les aime beaucoup. En plus, je ne pouvais pas rêver meilleure interprète. La veille du premier jour de tournage, j’ai réalisé que j’avais complètement oublié de faire quelque chose : auditionner Björk ! Mais c’était inutile : elle a donné une performance incroyable, où rien n’est joué, où tout est vécu. »

Catherine Deneuve : « Un petit elfe incroyablement doué »

Quand avez-vous rencontré Björk pour la première fois ?
Catherine Deneuve C’était l’an dernier, à Copenhague, quand Lars von Trier nous avait réunies chez lui pour qu’on fasse ensemble une lecture de Dancer in the Dark.

Qu’est-ce qui vous a immédiatement frappée chez elle ?
Sa parfaite ressemblance avec l’image qu’elle véhicule à travers les clips. Et l’énergie incroyable qu’elle dégage...
Je connais ses disques et ses vidéos depuis longtemps. Les premières fois où je l’ai écoutée, où je l’ai vue, j’ai tout de suite été frappée par son originalité. Par ce mélange de sophistication et de force. C’est sans doute l’une des femmes - oui, on peut dire une femme, parce que, malgré son apparence extrêmement juvénile, elle a un peu plus de 30 ans - les plus singulières d’aujourd’hui. Nous sommes tous uniques, mais elle l’est un peu plus que les autres ! (Rires.) C’est une artiste qui ne vit que pour la musique. Entre les prises, je l’entendais : dans la loge, à côté, où elle avait installé ses appareils de musique électronique, dès qu’elle avait un instant, elle faisait de la musique. Aussi naturellement qu’on respire...

Qu’est-ce qui vous a le plus étonnée en travaillant avec elle ?
Son ingénuité, sa capacité d’abandon, sa disponibilité, son ouverture... Je ne suis pas sûre que Lars utiliserait ces mots-là, mais oui, c’est ce qui m’a frappée...

On a dit, en effet, que, pendant le tournage, les rapports entre Björk et Lars von Trier étaient un peu compliqués...
C’est vrai. Ce sont des personnes très entières, très douces comme ça en apparenne dans les contacts, mais l’un et l’autre ont en eux une grande violence contenue. Ce sont des artistes très déterminés, à la personnalité très forte ; c’est normal que ce soit compliqué pour eux de collaborer. Alors, parfois, il y a eu des clashes, des étincelles, comme des décharges électriques...

Quel est, selon vous, son meilleur atout d’actrice ?
Sa sensibilité, son intensité et sa présence. Et le fait qu’elle n’ait aucune réserve, qu’elle soit totalement prête à aller jusqu’au bout de tout. Elle s’est d’ailleurs tellement identifiée au personnage de Selma que ça lui a posé des problèmes pour l’assumer. Ça a été très lourd pour elle à certains moments. Physiquement d’abord, parce que c’est un personnage très dur. Et puis, aussi, parce qu’il y a des choses qui heurtent sa sensibilité et qu’elle a du mal à faire, car elle ne joue pas, elle est. Elle vit complètement les choses. Elle n’a aucun recul par rapport à ce qu’elle fait. Elle est totalement immergée, totalement investie dans le personnage. Avec une sensibilité incroyable...

Dans le film, vous jouez sa meilleure amie. Comment définiriez-vous vos rapports sur le tournage ?
J’étais assez protectrice... Je la sentais très vulnérable. Et comme, avec moi, elle était en confiance, nous avions un rapport de totale complicité, de totale liberté, sans aucune rivalité. Presque ludique parfois. C’étaient des rapports d’une grande douceur, même si on sent toujours chez elle une grande violence contenue. Elle était très entourée. Elle avait recréé sa famille, son univers. Elle avait loué une maison, il y avait ses amis, son fils, les amis de son fils, ses appareils de musique... On se voyait donc très peu en dehors du tournage, mais sur le plateau, elle comme une petite soeur...

Vous l’avez revue depuis ?
Oui. On a passé le réveillon de la nouvelle année ensemble, en Islande. Et il y a quelques jours, on s’est revues à Londres, où nous avions un peu de travail à faire sur le doublage...

Si vous ne deviez garder qu’une image de Björk sur ce tournage...
Ce serait celle d’un petit elfe incroyablement doué, très fragile et très solide à la fois, très délicat et très puissant...
(Interview Jean-Pierre Lavoignat)

Spike Jonze


Le réalisateur de Dans la peau de John Malkovitch a été le premier à faire tourner Björk dans une comédie musicale. C’était en 1995, pour le clip de It’s Oh So Quiet, que Björk a emprunté au répertoire de Betty Hutton, la vedette du western chanté de G. Sidney (50), Annie la reine du cirque.

Michel Gondry


Ex-membre du groupe rock Oui Oui, il a réalisé six des vidéoclips de Björk, dont le premier, Human Behaviour, mais aussi le magnifique Bachelorette. « Björk, explique-t-il, considère la vidéo comme une extension la chanson, une partie fondamentale de son travail. »

Stéphane Sednaoui


Ancien petit ami de Björk, photographe ayant réalisé la pochette de Post, il a tourné deux
de ses clips : Big Time Sensuality et Possibly Maybe (ci-contre). Il dit de Björk qu’elle lui rappelle l’actrice italienne Anna Magnani et la décrit en trois mots : « émotive, vivante et rayonnante ».

publié dans Studio n°156 - 01.05.2000

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