Chronic’art

Chef-d’oeuvre in the dark

L’installation était mal partie : caprices de Björk menaçant de quitter l’expo si une caméra se présente (elle se met alors à travailler la nuit), complexes d’autorité du couturier Alexander Mc Queen qui donnait ordres et contre-ordres ; seul le photographe (Nick Knight) ayant été pro. On en oublierait presque le but de leur venue : travailler ensemble sur une installation. De tout cela, il ne reste rien, ou plutôt une épave. Retour sur un ratage en Avignon (?).

Des asticots multicolores qui grouillent, une odeur entêtante. Le visage d’un mannequin qui se reflète dans un miroir accroché au plafond, un cylindre métallique en guise de support, une église désaffectée… Délire macabre ? Lancement d’un parfum ? Profanation satanique ? Non, une œuvre mort-née créée exclusivement pour feu La Beauté, exposition phare de cet été en Avignon. Pourquoi alors vous parler de cette installation ? Tout simplement parce que personne ne l’a vue, et qu’elle va sûrement être intégralement détruite. Tout simplement aussi parce que trois stars sont à l’origine de ce fiasco artistique.

Trois complices : Björk la chanteuse-musicienne, Alexander Mc Queen le styliste et Nick Knight le photographe ont conçu une installation pour une "redéfinition" de la beauté. Une œuvre fonctionnant sur le mode attraction-répulsion, jouant des extrêmes pour plus d’efficacité et pour provoquer en chacun de nous un sentiment étrange. Le procédé n’a rien d’original mais il fonctionne toujours aussi efficacement. On se souvient de Gina Pane se filmant couverte d’horribles bestioles, avec comme fond sonore et visuel un "joyeux anniversaire".

Ici, le spectateur contemple dans un miroir le visage angélique d’une femme. Un visage mobile et gluant. Et en y regardant de plus près, le portrait disparaît. Sa matière est vivante. Elle nous remodèlera le visage quand nous aurons trépassé (à moins d’avoir choisi l’option crémation ou cryogénisation…). La musique, composée par Björk, nous entraîne dans un univers ou enfance et tristesse, nostalgie et impuissance sont liées. Comme une "vanité" visqueuse et technoïde, cette installation vient nous rappeler que l’homme, face au temps, n’est rien, que la mort met fin à toute vie, à toute puissance, à toute richesse. Est-ce que nos trois artistes people chercheraient à canaliser leurs névroses existentielles ? Est-ce cette lucidité-là qui pousse certains artistes à vouloir désespérément laisser une trace ? Ils ne semblent pas se leurrer : eux-mêmes participent à une "branchitude" hédoniste et désespérée. La hype serait-elle un passeport pour l’éternité ?

Mais pourquoi en arriver à fermer l’installation ? Point de censure ou de plainte, juste un défaut de réfrigération ; est-ce bien possible ? Parfaitement ! Bug conceptuel : les asticots (importés d’Angleterre) doivent être conservés à la température permanente de 1 degré. Or, une telle constance n’a pu être garantie… et ils se sont transformés en mouches !
Résultat : des millions engloutis dans une œuvre organique qui en tout et pour tout aura fonctionné deux jours. Entre-temps, un appel à la rescousse avait été lancé vers des techniciens spécialisés en froid : nouvel échec et fermeture définitive de l’installation, jusqu’à son actuel démantèlement. Que fait la mission 2000 en France ? Elle commande le démontage, ou plutôt la destruction de l’œuvre. Aux dernières nouvelles, le miroir était cassé, le cylindre métallique en train d’être tronçonné… pour finir en figurines Kinder ?

Personne ne se manifeste, personne n’en veut pour son argent (du contribuable)… tout le monde s’en fout ! La musique de Björk, déjà piratée, se trouve sur Napster. Le reste de l’installation va-t-il finir à la poubelle ? Les artistes eux-mêmes n’ont pas été informés de cette décision. Des procès se profilent... Faut-il alors se battre pour réclamer la restauration et la reconstruction de l’œuvre, ou faut-il se plier à l’idée qu’une œuvre juste pensée peut être considérée comme finie ? Cette aventure semble au moins répondre à la définition de la beauté : impalpable et abstraite !

Nicolas F.

publié dans Chronic’art - 01.09.2000

 

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