L’Express

La musique c’est ma mission

Pour son rôle dans Dancer in the Dark, elle s’est donnée à fond. rencontre avec une actrice-chanteuse qui passe sa vie à retranscrire ce qu’elle a dans la tête.

Elle est excentrique, indomptable, volcanique. C’est un phénomène. C’est Bjork, chanteuse islandaise, 35 ans, mère
d’un fils de 14 ans. A 11 ans, elle était déjà une petite vedette locale. A14, elle s’enflammait pour le punk, puis formait le groupe Sugarcubes. Depuis Début, son premier album solo,
en 1993, Björk (Gudmundsdottir) compose des symphonies industrielles qui empruntent aux musiques électroniques, au jazz et à Broadway. Habillée comme un personnage de manga, héroïne de clips renversants, star d’Internet, Bjork est devenue
la voix de l’avant-garde. Son rôle
 dans Dancer in the Dark, du cinéaste danois Lars von Trier (palme d’or au dernier festival de Cannes, sortie le 18 octobre), lui a valu le prix d’interprétation féminine. Elle y est Selma, une ouvrière d’origine tchèque, dans l’Amérique des années 60, qui s’évade de son quotidien tragique - elle perd la vue, commet un meurtre malgré elle, est condamnée à mort - en se projetant dans des comédies musicales. Björk a composé la musique de cette mélodie du malheur, Selmasongs (Barclay). Une énorme broche en forme de rose agrafée sur un haut rayé rose et noir, des mules à pompons aux pieds, Björk se raconte pour L’Express, agitée de tics nerveux et habitée par de longues réflexions introspectives.

Quelle a été votre réaction 
à la lecture du scénario ?
J’ai toujours eu des idées très arrêtées sur ce que devrait être une vraie comédie musicale, magique, singulière, complexe. Pour moi, les meilleures restaient à faire. Dancer in the Dark me permettait de retranscrire un imaginaire, sans l’aide d’effets spéciaux, juste avec mon énergie et mon chant. J’ai tout de suite ressenti de la compassion pour cette femme si différente de moi. Composer la musique du film, c’était refléter son intériorité.

Comment écrit-on Selmasongs ?
J’ai étudié l’histoire des co-médies musicales et j’en ai vu énormément. Finalement, cela m’a plus troublée qu’aidée. J’ai beaucoup tâtonné avant de me décider à mixer un orchestre symphonique avec des sons matériels, des bruits d’usine, de chemins de fer, enregistrés live, comme ça [elle tape avec une cuillère sur la table]. L’orchestre exprime la fantaisie de Selma ; les rythmes bruts, sa réalité. Certains morceaux renvoient au Hollywood des années 50 : je suis nostalgique de cette époque. D’autres au slapsticks (comédie à la Mack Sennett) et aux Marx Brothers. Pour Lars von Trier, plus la quête de Selma était désespérée, plus les chansons devaient être gaies.

Il a mis un an à vous convaincre d’interpréter Selma. Pourquoi avez-vous accepté ?
Lars m’a répété que je n’aurais pas à jouer, que ce serait juste une extension de mes musiques. Et puis, à force d’écrire du point de vue de Selma, j’ai fini par l’aimer vraiment. Je devais d’autant plus la défendre que Lars et moi n’étions pas d’accord sur sa personnalité. Alors, j’ai laissé de côté ma mission.

Votre mission ?
Depuis mon enfance, j’ai décidé de consacrer mon existence à retranscrire la musique que j’entendais dans ma tête. Plus tard, j’enseignerai la musique aux enfants. Il y a des choses merveilleuses à inventer dans la pédagogie.

Parlez-nous du manifeste que vous avez lancé sur le plateau.
Pendant que je tournais le film, on coupait ma musique dans mon dos, on en prenait trente secondes pour illustrer un plan... Bref, on la dénaturait, et je ne l’ai pas supporté. J’ai exigé un droit de regard final parce que, tout de même, j’ai une certaine expérience. Ne pas réagir aurait été trahir le film.

Comment décririez-vous Lars von Trier ?

Les personnages féminins qu’il crée le protègent de lui- même. Par exemple, il voulait que j’exorcise son agoraphobie. Il voulait changer, il voulait apprendre. Lars est un génie, mais, en ce qui concerne les relations sociales et la communication, il a 5 ans. Je crois qu’il a toujours eu l’habitude de manipuler les gens. C’était la première fois qu’il laissait entrer dans son entourage quelqu’un qui lui résistait. Il n’a jamais pu me dominer parce que je ne suis pas quelqu’un qu’on domine. En n°1 dans ma vie, il y a la musique.

Avez-vous tenu le journal
de cette aventure ?

[Elle réfléchit.] Pas vraiment un journal... [Long silence.] J’ai lu beaucoup de livres de psychologie pour préparer le rôle, moi qui rejette l’analyse, l’inconscient... Je suis quelqu’un d’instinctif. Penser, marcher, bouger, parler comme Selma a forcément révélé des choses inconnues en moi. Mais devenir Selma était dangereux : elle s’autodétruit.

Comment avez-vous réagi
à lafin du tournage ?

Les acteurs enchaînent sans doute facilement un rôle après l’autre [elle claque des mains] Selma continuait à vibrer en moi. Parce que mon imagination est très puissante, j’ai vraiment cru que j’avais été exécutée. Je suis rentrée en Islande un mois d’août, persuadée que j’avais tué un homme et que j’étais morte. L’hiver a passé. Mon cerveau n’arrivait toujours pas à m’expliquer que j’étais vivante. Il m’a fallu ressusciter au rythme des saisons. Ça a pris beaucoup, beaucoup de temps. C’est seulement au printemps dernier que je suis redevenue Björk.

Qu’avez-vous fait,
durant tous ces mois ?

J’ai composé sans arrêt. J’ai chanté tous les jours. Pour moi, la musique n’est pas une forme élevée de l’existence. Je la place au même niveau que la cuisine ou le bricolage.

Vos textes sont hantés par l’occulte ?
J’ai grandi dans l’occulte, comme les Kennedy dans la politique. J’ai onze cents ans de gènes islandais. J’ai été probablement tous les hommes et toutes les femmes, et je porte en moi tous les signes astrologiques possibles. La question n’est pas d’avoir été ou non une princesse thaïe il y a cinq cents ans, mais d’assumer ses responsabilités. Mes parents étaient des hippies ; ils se référaient sans cesse aux astres et au karma. Cette génération a fait des choses géniales en changeant le monde. Le mieux que j’aie à faire est de respecter leurs actes, de les prolonger en écrivant des chansons sur le fait d’être une personne, heureuse, en vie...

On vous décrit souvent comme une femme forte...
C’est ce que disent mes amis. J’ai quitté mes parents à 14 ans. Je produis mes albums, je dirige mon label, j’organise mes tournées, je règle mes factures. Mais on peut être à la fois rationnel, pratique et mystique, fragile. Je crois que l’on n’a pas à sacrifier sa vulnérabilité.

Quel souvenir gardez-vous
de votre prix d’interprétation cannois ?

J’ai été très touchée. Depuis trois ans, j’avais tout mis de côté pour Selma. Dans la musique, j’accueille les récompenses avec suspicion. J’ai l’impression qu’on veut me placer dans un rocking- chair alors que je commence tout juste ma mission. J’ai envie d’aller si loin ! Surtout ne me dites jamais que ce que je fais est bien...

Gilles Médioni

publié dans L’Express - 14.09.2000

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