Les Inrockuptibles n°19

L’abeille

Une envoûtante curiosité passagère est devenue, en quelques mois, l’excroissance du rock la plus chic, courtisée les veux fermés.
Les Sugarcubes, hippies modernes et pinailleurs dilettantes, surveillent jalousement Björk, leur petit trésor vocal.

Tous les Sugarcubes avait un boulot il y a encore dix-huit mois. La plupart d’entre nous sont issus de familles ouvrières, bien que ce soit stupide de dire ça dans la mesure où il n’y pas de réelles différences de classes chez nous. Dès dix ou onze ans. les enfants commencent à travailler à Noël ou pendant l’été, comme coursiers par exemple. On appelle les Islandais des "workaholics", comme il y a les "alcoholics". car ils travaillent énormément.

Après votre premier album, l’année dernière. vous are_ effectué une tournée de dix mois. N’est-ce pas ii-op de temps passé loin de chez vous ?

En fait, nous passons la moitié de notre temps à I étranger et l’autre moitié en Islande. Nous ne partons jamais plus de sept ou huit semaines. L’Islande nous manque quand nous en sommes loin. Tous les Islandais voyagent beaucoup entre seize et quarante ans. Ils reviennent toujours et y restent jusqu’à la fin de leurs jours. Voyager est nécessaire. L’Islande est entre les États-Unis et l’Angleterre. c’est un pays très isolé mais très moderne et l’un des plus riches au monde. Les gens ont de l’argent. Dès seize ans, les jeunes travaillent comme des bêtes pendant l’été pour pouvoir partir à l’étranger pendant un mois. C’est indispensable de partir à l’étranger pour voir autre chose, même si on va souvent au cinéma, même si on lit beaucoup. L’Islande est l’un des trois pays qui lisent le plus au monde. Nous sommes très conscients d’être un minuscule pays perdu dans le monde, alors nous ingurgitons tout ce que nous pouvons des autres avant de vouloir les voir. Et à quarante ans, les Islandais n’ont qu’une idée : rester dans leur pays.

Quand as-tu voyagé à l’étranger pour la première fois ?

J’avais neuf ans lorsque je suis parti pour la première fois. en Norvège, avec mes grands-parents. Ensuite à plusieures reprises avec mes parents, avant de partir la première fois seule à quinze ans. Depuis. je pars plusieurs fois par an.

Les Islandais se sentent-ils coincés sur leur petite île, fantasment-ils sur l’étranger ?

Aller à l’étranges toujours demandé un gros effort. car ça coûte très cher. Rien que le voyage dans le pays le plus proche représente un mois de travail. En Europe, pour entendre une autre langue, vous pouvez faire du stop. Chez nous, c’est une autre histoire. Mais les Islandais sont extrêmement fiers de leur pays, ils sont presque fascistes pour ça. Nous sommes tellement isolés que nous parlons encore le viking, exactement la même langue que parlaient la Norvège, le Danemark, la Suède, l’Écosse et l’Islande il y a mille ans. Nous sommes très attachés à nos traditions, il y a ce désir très fort de ne pas voir les étrangers rester en Islande pour que le pays reste pur. Les gens pensent que c’est le pays le plus pur au monde. Ils ont transformé un complexe d’infériorité en complexe de supériorité. Voilà à quoi ressemblent les Islandais typiques.

En quoi les Sugarcubes ne sont-ils pas des Islandais typiques ?

Nous revendiquons notre nationalité islandaise, mais nous ne sommes pas des nationalistes. Lorsque nous sommes à l’étranger, nous ne représentons pas la culture islandaise. En Islande, avant que nous n’obtenions une certaine reconnaissance des autres pays, nous étions considérés comme des étrangers car nous étions trop bizarres. Tout le monde connaissait notre existence, mais les gens pensaient que nous étions des gamins emmerdeurs, de stupides adolescents qui refusaient de grandir. Nous sommes donc des étrangers en Islande comme dans les autres pays. Mais ça nous plaît.

Avez-vous parfois l’impression d’être des enfants qui ne veulent pas grandir ?

Je fais juste ce qui me semble naturel, je me considère comme quelqu’un de tout à fait normal... comparé à moi-même (rires)...

Une seule fois dans leur existence les Sugarcubes ont joué en play-back. C’était en Espagne, une espèce de Top Of The Pops très drôle. Toute la musique était sur bande, mais les voix étaient en direct. Sinon, nous jouons toujours live car nous sommes un live band, nous ne sommes pas vraiment un groupe de studio. Si les télévisions ne veulent pas de nous live, nous refusons. La plupart du temps ils acceptent, et ne le regrettent pas.

Vous avez pourtant un son très propre, très travaillé, ce qui est plutôt la caractéristique d’un groupe de studio.

Les gens trouvent que les Sugarcubes en concert sont souvent très différents des Sugarcubes sur disque. Au début, ils pensent que c’est parce nous sommes un groupe de studio, que nous ne sommes pas assez bons musiciens pour jouer aussi bien sur scène. Mais ceci ne nous intéresse pas.
Voilà comment ça marche : nous faisons notre musique dans notre salle de répétition, tous ensemble : la musique démarre très lentement, puis nous commençons à jouer les chansons live et elles deviennent de plus en plus solides. Ensuite, lorsque nous pensons qu’elles sont au point en concert, nous entrons en studio pour les enregistrer. Nous n’utilisons que très peu toutes les possibilités offertes par le studio. Nous voulons que le concert et le disque soient deux choses différentes, comme le cinéma et le théâtre.

Si les Sugarcubes n’existaient pas, que ferais-tu en ce montent ?

Je serais probablement dans la musique de toute façon. J’aime aussi beaucoup le camping, être a l’extérieur... La moitié du groupe ne serait probablement pas dans la musique. L’un est diplômé universitaire, spécialiste de médias, deux autres sont poètes et continuent d’écrire. Je ne veux pas parler pour eux, mais je crois qu’ils se considèrent plus comme des écrivains ou des poètes que comme des musiciens.

Les Sugarcubes seraient une affaire d’amitié avant d’être une affaire musicale ?

Oui. En fait, nous nous embêtions, rien d’intéressant ne se passait en Islande. Nous avons alors décidé de fonder une société pour provoquer quelque chose. La première chose que nous ayons faite est la fabrication de cartes postales d’aquarelles de très mauvais goût, vulgaires, avec Reagan, Gorbatchev, leurs drapeaux derrière eux et le mot "Peace". Ce fut un best-seller en Islande, notamment grâce aux journalistes et aux touristes. Nous avons récolté tellement d’argent que nous avons pu éditer un livre de jeunes poètes islandais. Ensuite nous avons décidé de faire un pop-band stupide, surtout pour nous faire peur, un pari pour être le plus stupide possible.

Pourquoi cette volonté d’être le plus stupide possible ?

A cette époque, nous ne le savions pas. Mais maintenant, j’imagine que ça tient à ce que nous avons fait auparavant. Nous avions tous fait des choses très différentes : des expositions, des études universitaires, écrire, l’un de nous vivait en Espagne... Mais chacun avait commencé quelque chose vers l’âge de seize / dix-sept ans et voulait être pur, original, honnête sur ce qu’il faisait et très impliqué. Vers vingt-et-un/vingt-deux ans, au printemps 86, les choses que nous faisions se sont désintégrées. Quand vous voulez être pur dans ce que vous faites, vous devenez suspicieux visà-vis de ce qui vous entoure, vous critiquez tout, tout est sujet à la discussion. Et ça laisse de côté beaucoup trop de choses de la vie. Ça se rétrécit de plus en plus, jusqu’à ce que vous deveniez très négatif et étroit d’esprit. Ça commence par quelque chose de très beau, cette volonté de pureté, mais ça devient très facilement une manière très emmerdante de vivre la vie.
Lorsque les Sugarcubes ont commencé, nous voulions tout simplement nous amuser, nous dire que tout était amusant. Nous n’avions aucune philosophie. Nous voulions nous dire "Je fais ce que je veux, fuck off, je veux juste avoir du plaisir, si je veux tenir debout sur ma tête, c’est bien ; si je ne veux pas manger pendant cinq jours, c’est bien ; tant que je suis heureux, c’est bien." Nous voulions être insouciants et moins sérieux à propos de tout, car ça ne peut que vous rendre amer.

C’était il y a trois ans, lorsque vous avez décidé defonder les Sugarcubes. Quel bilan tires-tu maintenant ?

Le fait est que nous n’attendions rien. Chacun d’entre nous aurait pu commencer à quatorze ans à faire des choses qui auraient été reconnues en Islande, qui auraient fait de l’argent et nous auraient apporté une sécurité. Mais depuis le début, aucun de nous n’est intéressé par cela. Nous ne voulions faire que ce qui nous intéressait. Il y a tellement de gens qui nous ont dit "mais merde, pourquoi restez-vous des enfants, pourquoi ne grandissez-vous pas ? Vous nous emmerdez". Nous n’avons jamais espéré être celèbre en Islande. Là où nous avons grandi, à Reykjavik, il n’y a que 90 000 habitants. Là-bas, rien que le fait de porter une veste violette vous fait passer pour un fou. Il faut prendre le parti de ne pas du tout prendre en compte ce que les autres pensent. Lorsque nous avons commencé les Sugarcubes, nous voulions juste nous amuser, nous n’attendions rien, nous n’avions fait aucun projet, nous n’avions décidé d’aucun style particulier. Sur notre premier album, "Life’s too good", les chansons sont très différentes. Une chanson disco ? Ok, disco !!! Lorsque notre 45t, "Birthday", a reçu les louanges de la presse britannique, ça ne nous a pas réellement surpris. Nous n’étions pas réellement touchés parce que les gens pensaient de nous. Bien sûr, ça nous faisait plaisir que les gens pensent que nous étions bons, mais nous ne pouvions pas être surpris. Car nous n’attendions rien. Il y a trois ans, je n’avais pas la moindre idée de ce que pourraient être les Sugarcubes maintenant. Je n’espérais rien de particulier. Aujourd’hui, nous ne faisons toujours pas le moindre projet. Ce serait plus facile pour tout le monde, du point de vue financier, du point de vue organisation, de planifier sur toute une année. Mais nous ne le voulons pas, car les Sugarcubes pourraient arrêter dans un mois.

Avec le temps, sera-t-il possible pour un groupe avec un succès comme le vôtre, de continuer à vivre ainsi, au jour le jour ?

Je ne peux parler que pour aujourd’hui. Il se peut que dans un an, j’aie envie de tout planifier. Si c’est ce que je veux à ce moment-là, c’est bien. Nous continuons à changer en permanence et quelles que soient les choses qui nous arrivent, je ne crois pas que ça nous surprendra.

Tu disais te voir comme quelqu’un de « normal »… Ton entourage te considérait-il ainsi lorsque tu étais enfant ?

Je n’y ai jamais fait très attention, mais je crois que j’étais considérée comme un peu étrange... Je n’y peux rien (sourire)... Mais je n’ai pas eu à me battre à cause de ça, on me respectait. A l’école, j’étais souvent toute seule. Non pas que j’étais mélancolique ou quoi que ce soit, j’étais au contraire assez joyeuse, mais parce que j’étais plutôt bizarre. Malgré ça, les gens me respectaient, on ne m’embêtait pas. J’avais d’autres goûts, je m’intéressais à d’autres choses. Ce n’était pas une décision de ma part, j’ai toujours été comme ça. Mais il ne faut pas exagérer, je n’étais pas seule en permanence, peut-être juste un peu plus seule que les autres enfants.

Retrouves-tu les mêmes traits de caractère chez ton petit garçon ?

Oui, mais il est encore très petit. On ne peut vraiment dire comment il se comporte avec les autres enfants, car il n’a que deux ans et voyage avec nous, il n’en rencontre donc pas beaucoup. En tout cas, il est très actif et tient beaucoup à s’exprimer. Nous avons déjà ça en commun, car j’étais ainsi lorsque j’étais enfant, ce que les psychiatres appellent "l’hyperactivité".
J’ai fait très attention lorsque je l’ai emmené la première fois avec nous. Mais je crois que ça lui plaît beaucoup. Quand quelque chose ne lui plaît pas, il nous le dit, il n’accepte pas ce dont il ne veut pas. Si jamais il a soif, il fait s’arrêter le bus afin que quelqu’un aille lui acheter à boire. Son père aussi fait partie du groupe (les paparazzi croient savoir qu’il s’agit d’Einar, l’insupportable braillard qui tente de voler Ici vedette à Björk à chacun de leurs concerts), nous le connaissons tous depuis le jour de sa naissance, les Sugarcubes sont sa famille. L’emmener avec nous était la seule chose que nous pouvions faire, c’était totalement naturel et ça marche très bien. Nous essayons de lui imposer le moins de choses possibles, de lui laisser prendre ses propres décisions. Il choisit ses livres, ses jouets, ce qu’il veut, ce dont il a besoin.

"Give me a big mother, sort and wet, a one that would caress me in all those special places" (Donnez-moi une grosse mère, molle et humide, une grosse mère qui nie caresserait ces endroits si particuliers)... Avais-tu la volonté d’être provocante ?

J’exagère, bien-sûr. Je crois que beaucoup de gens qui prétendent qu’ils sont toujours dans le même état d’esprit changent d’humeur en permanence. Une phrase comment celle-ci n’est que l’exagération d’une partie de vous, même si c’est quand même totalement réel. Pendants d’uniques et très brefs moments, on peut avoir des sentiments extrêmes qu’on n’aura jamais plus. Mais "Marna", c’est aussi le besoin de quelqu’un qui vous aime sans vous critiquer.
J’aurais tout aussi bien pu prendre le besoin de ne pas avoir de mère, d’être totalement indépendant, j’aurais pu écrire des paroles là-dessus et exagérer ce sentiment-là. Je veux faire ce que je veux. Nous n’obéissons à personne, nous ne suivons les indications de personne. Nous avons fondé "Bad taste" parce que nous nous ennuyions. Nous voulions faire quelque chose qui nous intéresse. Je chante, je fais de la musique, j’écris des paroles parce que je veux me provoquer moi-même. Je ne peux pas me contenter d’écrire des paroles toutes bêtes, j’ai besoin de faire quelque chose d’excitant, qui me fait plaisir. qui me fait peur.

Michel Fauché

THE SUGARCUBES
"Here today, tomorrow next week !"
(One Little Indian/BMG)

Je suis plutôt resté étanche au succès planétaire des morceaux de sucre. J’avais bien repéré leur tout premier single, grâce d’ailleurs à ce magazine qui les avait propulsés "disque du mois", de longues semaines avant que les médias ne se jettent sur eux. Ils venaient d’Islande, cette lointaine contrée polaire, pays des geysers et des landes volcaniques. De quoi alimenter le moulin des gazettes pendant un mois. Et après ? Restant complètement insensible au supposé charme de Björk et aux bribes éparses entendues sur leur album, je suis rapidement retourné à mes moutons. Leur deuxième effort vient (le tomber dans ma boîte a lettres, je l’ai écouté attentivement, et j’éprouve toujours aussi peu d’intérêt pour ce groupe dont je ne discute pas le succès. II y a bien deux ou trois trucs qui ressemblent à des bits biscornus et pour le reste, on n’arrive pas à entendre autre chose qu’une new-wave générique ennuyeusement originale. Moi, ça me fait penser a des machins oubliés comme Nina Hagen ou Lene Lovich : c’est frais et rigolo... Cinq minutes.

photo : Renaud Monfourny
Interview : Serge Kaganski

publié dans Les Inrockuptibles n°19 - 01.11.1989

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