NightLife n°34

Björk - Le feu sous la glace

Un minois de petite fille, des yeux en amande une voix envoûtante, presque mystique et un caractère bien trempé, voire carrément incontrôlable, voilà Björk, la perle venue d’Islande. Son enfance Hippie lui a offert un univers qu’elle a su s’approprier à merveille. Musicienne, chanteuse, mère de famille, la jeune Islandaise fait figure d’icône pour toute une génération héritière du punk en mal de point de repère. Björk vient de sortir son nouvel album et entame une tournée d’été européenne grand format. NigthLife revient sur l’histoire de Björk, la perle venue du froid...

BERCEE PAR LES HIPPIES...

Mon petit, le mois dernier, je te contais la fabuleuse histoire des Daft Punk, deux hommes robotisés qui ont révolutionné la musique. Comme tu as été très sage, je vais te raconter les aventures d’une jeune fille venue d’un pays où il fait très froid. Non, ce n’est pas la mère Noël... Écoute un peu... Elle s’appelle Björk, tu vas adorer... Pas « Beurk », Björk ! En fait son vrai nom, c’est Björk Gudmundsdottir, ça veut dire « la fille de Gudmund », car son père s’appelait Gudmundur (sympa le concept !). Elle est née le 21 novembre 1965 à Reykjavik, la capitale de l’Islande. Pour infos, Björk signifie bouleau en français, un arbre qui était sacré à l’époque des vikings, mais c’est également le nom d’un signe runique qui signifie renaissance ou résurrection. Peu de temps après sa naissance, sa mère décide de vivre avec Saevar Arnarson qui faisait partie d’une communauté hippie. Il est guitariste dans un groupe : Les Pops... Au sein de la communauté de ses parents, Björk acquiert rapidement une indépendance qui lui permet de se diriger vers une éducation musicale. Pardon ? Tu veux une berceuse Islandaise ? heuuuu... Déjà c’est pas l’heure de dormir et en plus ses parents lui passaient plutôt du Jimmy Hendrix ou du Eric Clapton...

« Pendant longtemps, j’ai considéré que vivre dans la communauté hippie où j’étais représentait vraiment une chance : voir des gens qui me racontaient des histoires pendant 6 heures, m’apprenaient la peinture ou la musique ç’a m’a ouvert l’esprit. Et puis, vers l’âge de 6 ou 7 ans, je me suis dit : « Mais pourquoi ne vous levez vous pas pour agir, faire quelque chose, au lieu de raconter des histoires qui ne mènent à rien ! » C’est à partir de ce moment que je suis devenue très active. C’est quelque chose que les gens autour de moi peuvent constater : ma volonté... »

Toute petite, elle étudie le piano et la flûte. Rapidement, il s’avère que la jeune fille est très douée. En 1977, alors qu’elle a 11 ans, sa mère Hildur Hauksdottir est contactée par un petit label local : Falkinn. Ils lui proposent de faire des essais de voix... Plus tard, grâce à l’aide de son beau père Saevar, elle enregistre son premier disque. Il sortira à la fin de l’année 1977, en même temps que les fêtes de Noël. Cet album rassemble des reprises internationales de Stevie Wonder, des Beatles, mais également des chansons traditionnelles islandaises et même une chanson écrite par Björk en hommage à un artiste-peintre islandais Johannes Kjarval. « La musique de cet album était très joyeuse, une pop gentillette. A la fois « bubble gum » et « fofolle ». Il s’agissait plutôt de chansons pour enfants, mais aussi de choses que j’avais écrites moi-même. » L’album s’est vendu à 7000 exemplaires, ce qui correspond à un disque de platine en Islande. Aujourd’hui c’est un collector que beaucoup s’arrachent !

... ELLE S’ÉPANOUIT AVEC LES PUNK...

Mais le vrai tournant pour Björk se fait à la fin des années 70 quand l’Islande succombe à la vague Punk... Et, crois-moi, « succomber », le mot est faible... Björk est littéralement submergée et s’engouffre dans le mouvement. Elle appartiendra tour à tour à plusieurs groupes tels que « Spit and Snot » ou « Exodus ». Après l’épisode Exodus (ça ressemblait plus à une vie de débauche), elle reprend sa vie en main en vivant de petits boulots. Elle travaille à l’usine Coca Cola, dans une poissonnerie, chez un antiquaire et tout ça en même temps ! C’est au début des 80’s qu’elle forme son premier « vrai » groupe avec le bassiste d’ « Exodus »

Jakob Magnusson : Les Tappi Tikarass... Bouche toi les oreilles petit, ça veut dire « Va botter le cul de cette pute ». Ah, la poésie Islandaise... Bref, Ensemble, ils feront deux albums « Bitid Fast I Vitid », puis « Miranda ». Le groupe connaît un bon succès et passe même dans un documentaire télévisé, « Rokk I Reykjavik ». Cette émission donnera à la jeune fille l’occasion de découvrir d’autres groupes islandais qui possèdent des affinités avec elle. Des membres de ces groupes collaboreront ultérieurement avec elle, Einar Gulli et Siggi entre autres. De ce documentaire réalisé par Fridrik Thor Fridrikson, sera tirée une compilation qui donne une idée très fidèle de la scène rock islandaise de cette époque. Tu suis petit ?

« KUKL » : LA RECONNAISANCE

En 1983, le groupe se sépare mais de nouveaux musiciens remplacent les partants, c’est la naissance du groupe « Kukl ». Björk est évidemment chanteuse, Einar Orn Benediktsson aux cuivres et au chant, Sigtryggur Baldursson dit Siggi à la batterie et Thor Eldon Jonson à la guitare. Quelque temps après, Gud Krist, guitariste énigmatique, Birgir à la basse et Melax au clavier vinrent s’ajouter au groupe. Leur choix musical était dense et imposant. Soutenus par le rock gothique et sinistre de Killing Joke et par l’after-punk de « The Fall », le groupe composa des morceaux d’une construction sonore blindée dont les guitares rappelaient les moments les plus fantastiques de King Crimson. Ils enregistrèrent ensemble deux albums qui sortirent ensuite en Grande Bretagne : « The Eye » en 1984 et « Holidays in Europe » en 1985. Encouragés par cette série de fantaisies romantiques et aventureuses qui obsèdent les cerveaux des adolescents, les membres de Kukl décident de quitter l’ennuyeuse Islande pour mettre le cap sur la Grande Bretagne, en ayant pris soin de dépouiller leurs familles respectives... Ça t’intéresse pas ce que je dis ! Bon t’es soûlé ! Allez, au lit... En même temps, c’est vrai que c’est pas simple l’Islandais... Bref, le groupe achète une voiture, symbole maximum du bien-être capitaliste et se consacre à jouer et à survivre, ce qui n’est déjà pas si mal...
Le 14 septembre 1984, les musiciens de Kukl se produisent à Paris où ils enregistrèrent une cassette (éditée par le label Visa) qui circula dans les magasins de disques les plus Underground d’Europe sous le titre explicite de « Kukl à Paris ». Comme d’authentiques missionnaires, le groupe retourne au pays avec une auréole de prédicateurs de la culture anticonformiste islandaise. Sympa la casquette...

ET LA C’EST LE DRAME... BJORK EST ENCEINTE...

En 1985, Björk apprend qu’elle est enceinte d’un des membres de Kukl, Thor Eldon avec qui elle se mariera un peu plus tard avant de divorcer. Elle accouche le 8 juin 1986 d’un garçon nommé Sindri (dur le nom...). Le groupe connaît quelques changements et prend une allure plus pop et s’appelle désormais « Sykurmolarnir »(je lutte. je lutte... C’est pas la traduction, je lutte vraiment...). La formation sort un premier single intitulé « Ein Mol’a Mann ». Ils sont repérés par le label « One Little Indian », et le groupe est renommé « The Sugarcubes » (traduction de l’islandais) et le single se transforme en « Birthday » afin d’être diffusé en GrandeBretagne. La presse britannique accueillit la chanson avec beaucoup d’enthousiasme. Melody Maker la choisit même comme single de la semaine. Suivent deux autres singles puis l’album « Life’s Too Good » en 1988 qui est couronné de succès. Les éloges de la presse britannique donnèrent des ailes aux prétentions internationales d’Einar et de ses collègues. Un écrasant mixage de pop, rock, funk et même jazz, fit de l’album une rareté de la scène indie des années 80. Pour couronner le tout, il reçoit un accueil très favorable du public : 150 000 exemplaires se vendent sur le marché britannique... et près d’un demi million sur le marché très difficile des EtatsUnis. En 1989 ils remettent ça avec « Here Today », « Tomorrow Next Week » qui est beaucoup moins bien accueilli. Björk décide de prendre un peu de repos et en profite pour enregistrer dix-sept chansons avec le pianiste vétéran Gudmundur Ingolfsson. Le regard à nouveau tourné vers la Grande Bretagne, Björk prit contact avec divers musiciens. Elle collabora avec le groupe de Manchester 808 State en mai 1991 sur les chansons « Ooops » et « Qmart ».

Mais Björk pensait toujours à The Sugarcubes qu’elle considérait comme son bébé. Alors le sextuor se réunit à New York pour préparer les chansons de son album posthume. « Stick around for joy », édité en février 1992 et précédé du single « Hit ». Malgré la qualité de leur travail, les musiciens de The Sugarcubes étaient en proie à d’importants remous internes. Curieusement. il n’y eu pas de communiqué officiel sur leur dissolution, c’était déjà de l’histoire ancienne. Pendant quelque temps. Björk insista dans ses déclarations. Sur le fait que son projet de chanter comme soliste était complémentaire à sa carrière avec le groupe

Björk part pour Londres pour y préparer son premier album solo...

LA TORNADE « BJORK » EST LÂCHÉE...

Elle s’entoure pour cela de Nellee Hooper et sort donc « Début » qui est tout de suite accueilli avec d’excellentes critiques et qui se vend à près de trois millions d’exemplaires, c’est la révélation : Une réussite pop qui lui vaut une seconde tournée, en solo cette fois-ci. En 94, profitant de l’élan de l’opus, elle sort le disque de remixes « The best mixes from the album Début for all the people who don’t buy white label ». Conseillée par son illustre compagnon de l’époque. Tricky (Massive Attack) et toujours aidée de Hooper auquel s’est adjoint le producteur Howie B. Björk retourne sur son le gelée en 1995 pour réaliser son second disque « Post », clairement orienté trip-hop. Le succès est énorme et dépasse « Début » au niveau des ventes. Björk y est accompagnée de Graham Massay de 808 State. Un peu comme le précédent, il sera suivi d’un album de remixes reprenant presque toutes les chansons de Post : « Telegram ». 1996 c’est l’année noire pour Björk : elle pète tout d’abord les plombs sur une journaliste à Bangkok qui la collait de trop près depuis une semaine. Elle s’est quand même excusée en lui envoyant des fleurs quelques jours plus tard... Si toutes les stars envoyaient des fleurs aux paparazzis, ils auraient tous des putains de jardins ! Mais les malheurs ne sont pas finis : en septembre un « psyko fan » lui envoie un colis piégé rempli d’acide sulfurique avant de se suicider avec « I miss you » en toile de fond et en filmant le tout. Le kiffe ! Non j’rigole, y’a vraiment des tarés... Après ça, Björk manque d’arrêter sa carrière et décide de se réfugier en Espagne ou elle composera son troisième opus, « Homogenic ». Pour ce faire elle fait appel au génial Mark Bell. Plongée dans ses racines Islandaises, parée de beats industriels saccadés, distorsions sonores et mélodies glaciales, Björk propose l’album le plus personnel et sans doute l’un des plus aboutis de sa discographie, à l’image des excellents morceaux « Bachelorette » ou « Hunter ». Le disque sort en 1997, le succès est colossal... Après une tournée en 98, elle part se reposer en Islande.

BJORK, UN SI GRAND GÉNIE DANS UN SI PETIT CORPS...

Durant cette même année 99 elle tourne avec le danois Lars Van Trier le film « Dancer In The Dark » dont elle signe la BO sous le nom de « Selmasongs ». Björk y interprète Selma une jeune mère aveugle qui fera tout pour sauver son fils de la cécité. Elle sera très marquée par ce rôle et affirmera ne plus recommencer d’expérience cinématographique. Le film remporte la Palme d’Or à Cannes 2000 et Björk le prix d’interprétation féminine. Après cet aparté au cinéma, elle repart en studio pour préparer son quatrième album, Vespertine, aux sonorités toujours aussi froides. Elle s’entoure de nombreux collaborateurs ayant chacun pour mission de réaliser une partie de chanson avec des sons sans en connaître le vrai but final. Parmi eux on retient le duo Matmos qui accompagnera la miss durant le« Vespertine Tour ». Le disque sort en septembre 2001 et est suivi de la tournée. Björk ne se montrera que dans de très petite salle, voire dans des églises étant donné l’allure très confidentielle et calme de l’album. Les places coûtent une fortune et seuls quelques privilégiés auront eu le droit d’assister à ses représentations grandioses. Maman d’un deuxième petit (en fait une petite répondant au doux nom de Isadora), elle en profite pour sortir un « Greatest Hits » et le « Family Tree », un coffret de 6 CD’s contenant diverses chansons inédites. Installée à New York, où elle vit désormais avec son mari plasticien Matthew Barney, elle ne fait pas relâche et décide, en 2004, de centrer son nouveau disque « Medulla » sur la voix humaine, album concept où les instruments ont été éradiqués. En 2005 elle décide de faire les choses en famille et met en musique le film « Drawing Restraint 9 » réalisé par son compagnon. L’événement c’est la sortie, le mois dernier, de « Volta » dans lequel Björk revient a des sonorités plus dans les tons du moment en invitant notamment Antony Hegarty et l’énorme producteur Timbaland derrière les manettes pour certaines chansons.

EPILOGUE

En fait, le concept « Bjorkien » est simple, c’est soit on kiffe sévère, soit on déteste farouchement. Quoiqu’il en soit, la jeune femme ne laisse pas indifférent. Bon c’est ni mon style de musique, ni mon style de femme d’ailleurs (quoique...). Mais, en s’affranchissant du trip hop moribond ou de l’electronica obscure, le « son Björk » confirme l’estime critique et conquiert les auditeurs du monde entier. Elle prouve aussi que l’underground cohabite exceptionnellement avec les ventes faramineuses. Des salles obscures à MTV, en passant par le Festival de Cannes ou les rayons de disques des supermarchés, il devient impossible de passer à côté de l’extravagante aux yeux amande. Et dire que tout cela vient d’un complot hippie...

Dossier réalisé par CHRIS

publié dans NightLife n°34 - 01.07.2007

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