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Björk parle pour la première fois de Volta

L’album a été produit par Björk, et propose des featurings d’artistes du monde entier, parmi lesquels Timbaland, Antony, Brian Chippendale (de Lightning Bolt), le percussionniste Chris Corsano, le groupe africain Konono N°1, le joueur de kora virtuose Toumani Diabaté, la joueuse de pipa chinoise Min Xiao-Fen, ainsi qu’un groupe de cuivres composé de dix musiciennes islandaises.

La semaine dernière, à New York, Brandon Stosuy (Pitchfork), qui se trouve être un ami de Matthew Barney, interviewait Björk à l’occasion de la sortie de son nouvel album. Au cours de leur long entretien, Björk a évoqué la politique et le travail sur le son suivis lors la composition de Volta, ses relations avec ses collaborateurs, et ses futurs projets. La première partie de cet entretien gravite autour du travail sur les rythmes que l’on trouve sur cet album : il se distingue de tout ce que Björk a produit jusqu’à présent, et lui a été inspiré par son voyage dans une Indonésie ravagée par la force d’un tsunami.

Pitchfork : Votre précédent album, Medùlla, consistait en un travail sur la voix humaine. Volta s’intéresse aux percussions. Est-ce une démarche consciente ?

Björk : Il me semble que j’ai travaillé sur cet album d’une manière différente que sur tous les précédents. Sur Homogenic, Vespertine, et Medùlla, les rythmes étaient mon point de départ. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que c’est précisément ce que je ne composais pas moi-même. Sur Homogenic, je commençais chaque morceau avec un programmeur, qui créait des beats distordus. Une fois que j’avais écrit suffisamment de chansons par ailleurs, je me disais « bon, pour le refrain de telle chanson, je vais utiliser le beat n°73, pour le couplet, le n°2 ». Ensuite pour Vespertine, je venais juste de m’acheter mon premier laptop, qui m’a inspiré pour créer cet univers lié à l’univers statique d’internet, aux bruits des clics de la souris, à ce murmure permanent. Enfin, Medùlla partait clairement d’un travail sur la voix humaine.

Mais sur Volta le point de départ était différent parce que je savais davantage ce que je voulais pour moi, d’un point de vue émotionnel. J’avais précédemment mené deux ou trois projets à la suite qui étaient trop sérieux, donc j’avais besoin de m’éloigner de cette démarche cérébrale, pour pouvoir m’amuser et produire quelque chose de vraiment énorme.

J’ai composé Volta, et lors des trois derniers mois d’écriture, le seul casse-tête que je n’avais pas résolu était celui des rythmes. Nous avions beaucoup expérimenté avec les rythmes mais avions fini par tout jeter, mais à chaque fois que nous aboutissions à quelque chose de pertinent, cela nous semblait trop prétentieux pour ce disque, ça ne collait jamais.

J’étais un peu nostalgique du début des années 90, où nous n’avions à notre disposition que des boîtes à rythmes vraiment lo-fi comme la 808 ou la 909, qui ne faisait pas dans le sophistiqué mais dans le basique, comme la rave ou la trance ; ou bien des batteries acoustiques. Ainsi, sur Volta, les rythmes de deux morceaux ont été entièrement programmés, ce qui a pris des heures, et lorsqu’on les entend, ils sonnent comme de véritables kettledrums.

Pitchfork : La marche (aussi bien dans le rythme des pas que dans le concept de randonnée) semble jouer un rôle important sur ce disque.

Björk : J’avais envie de composer quelque chose de rythmé. Medùlla était pour moi une manière de m’éloigner de cet impératif du rythme qu’on m’impose souvent, du genre « Oh, quel rythme va-t-elle encore inventer ? ». La pression de tous ces jeunes programmeurs de rythmes ou producteurs qui me contactaient, appelez-les comme vous voudrez, m’a gênée. C’était devenu une sorte de compétition et cela ne me convenait pas.

Je veux dire, j’aime bien l’idée de compétition dans l’art parfois, lorsque des gamins s’amusent à effectuer les meilleures combinaisons en breakdance par exemple - c’est dans notre nature, comme les oiseaux de paradis qui veulent avoir les plus belles plumes. Mais c’est amusant quand ça reste dans le domaine du jeu. Mais ça ne l’est plus quand ça devient sérieux. Je ne voulais plus jouer à me surpasser pour produire les meilleurs rythmes, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai fait un album vocal.

Mais les rythmes m’ont tout de même manqué. J’adore les rythmes. J’ai monté un groupe de punk, uniquement avec des filles, quand j’avais 14 ans. J’en étais la batteuse, pas la chanteuse. Je suis très très très exigeante lorsqu’il s’agit des rythmes. Alors c’était pour moi intéressant de les approcher différemment.

Je mentirais si je ne disais pas que cet album est une forme de réaction à l’état du monde aujourd’hui. Je suis allée en janvier de l’année dernière en Indonésie, là où le tsunami a été le plus ravageur. Voir que 180 000 personnes d’un village de 300 000 sont décédées suites à cette catastrophe, voir des gens tenter d’extraire des cadavres des décombres, sentir l’odeur de la chair décomposée et des os... Le tsunami a arraché les maisons du sol. Les personnes avec qui j’étais ont trouvé la robe préférée de leur mère dans la boue. Tout cela était insupportable.

La race humaine est une tribu, nous devons faire face ensemble, et ne plus se cacher derrière ces merdes de religions. Je pense que tout le monde, en tous cas tous mes amis, en a assez de l’importance que se donnent tous les responsables religieux. Il faut laisser tomber ces conneries ! Nous ne sommes que des putains d’animaux, alors créons tous ensemble des beats tribaux universels. Nous sommes des païens. Marchons !


2ème partie : lundi 19 mars

Pitchfork : Comment s’est passée votre rencontre avec Timbaland ?

Il a samplé l’une de mes chansons, Jóga, il y a une dizaine d’années, et a souvent déclaré qu’il adorait Venus as a boy, une autre de mes chansons qui a plus de 14 ans et dont nous avions enregistré les cordes à Bollywood, ce qui fascine Timbaland. Nous nous sommes croisés dans plusieurs soirées : nous savions que nous nous admirions l’un l’autre depuis des années, nous avions vaguement parlé de travailler ensemble, sans jamais rien concrétiser.

L’an dernier, après avoir enchaîné plusieurs projets sérieux à la suite, je me suis demandé « alors, quand est-ce qu’on s’amuse ? », alors je l’ai appelé en lui disant que c’était le moment de faire quelque chose ensemble.

Comment s’est passée votre collaboration ?

C’était très, très dépaysant. Je suis habituée à travailler seule, ce qui me convient parfaitement : 90 % de la création de chacun de mes albums est faite dans la plus grande solitude : je travaille sur mon ordinateur, j’invente des mélodies en me baladant, j’écris des paroles, pour Volta j’ai travaillé les arrangements de mon ensemble de cuivres... Du coup, lorsque j’entame une collaboration, je suis assez enthousiaste à l’idée de mettre cette démarche de côté pour fusionner avec quelqu’un, dont j’espère qu’il sera assez différent de moi.

En ce qui concerne Timbaland, bien que nous soyons très différents, nous avons indéniablement des atomes crochus. Nous avons vraiment su trouver un terrain d’entente. C’était intéressant de me retrouver en studio avec quelqu’un avec qui j’avais peu discuté au préalable.

La première fois que nous nous sommes retrouvés ensemble il m’a demandé « Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? Quelque chose de chelou ? Un tube ? ». Je lui ai répondu « Comment peux-tu me demander une chose pareille ? ». C’était impensable pour moi de travailler de cette manière, en décidant à l’avance de la destinée d’un morceau. Je lui ai dit que j’avais besoin de savoir quels étaient nos points d’accroche, le point d’intersection de nos univers.

Il a alors proposé que nous fassions quelque chose dans le style de Cry me a river ; je pouvais quant à moi apporter un bagage musical différent (j’écoute principalement des groupes indé des années 80). Le résultat m’a fait penser à Take my breath away (elle chante). J’adore lorsque Timbaland produit des choses qui sonnent un peu rave, avec des synthés très roots, tout cela avec un grand sens de l’humour ; parce que je pense que ses productions, en particulier pour Missy Elliott, sont pleines d’humour. Il ne se prend pas du tout au sérieux, contrairement à la plupart des gens.

Combien de morceaux avez-vous composé ensemble ?

Dans un premier temps, nous avons fait sept morceaux en trois heures, de manière totalement improvisée, sans avoir préparé quoique ce soit à l’avance. Ensuite, nous nous sommes séparés, il est parti s’occuper de l’album de Justin (Timberlake) et celui de Nelly Furtado je crois. Du coup, nous n’avons pas eu le temps de retravailler ces morceaux ensemble par la suite, ce qui s’est finalement révélé providentiel puisque j’ai pu faire ce que je voulais de nos maquettes, les éditer intégralement, et faire participer d’autres musiciens, comme Konono, Chris Corsano ou Brian Chippendale, à leur élaboration.

Je pense que c’est la première fois que Timbaland travaillait de cette manière, en abandonnant ses morceaux et ses productions à quelqu’un et en le laissant terminer seul le travail selon son goût. Je lui envoyais les résultats au fur et à mesure, et il me répondait qu’il adorait.

Quels morceaux que vous avez produit ensemble se trouvent finalement sur le disque ?

Earth Intruders, Innocence, et Hope. Konono a également participé à la production de Earth Intruders. Il a composé un beat pour Hope, sur lequel j’ai chanté, et que j’ai ensuite hachuré puis réintégré au morceau : au final, cela sonne d’une manière beaucoup plus chaotique que prévu. Sur son beat initial, les sons les plus bas surgissaient d’une manière irrégulière, jouant avec la stéréo. J’ai ensuite écrit une ligne de basse, par dessus laquelle Toumani Diabaté a joué de la kora : on ne peut plus vraiment parler d’un duo Björk/Timbaland, les morceaux ont vraiment pris leur indépendance...

Pitchfork : J’ai lu quelque part que Timbaland décrivait comme des morceaux de hip-hop ceux qu’il avait composés pour vous. Vous confirmez cela ?

Björk : Je n’ai pas envie de lancer le débat, mais pour moi ce n’est pas du hip-hop. Allons, un peu de sérieux, je viens d’Islande, je ne fais pas de hip-hop ! Mais lui voit cela différemment. On avait fait un reportage sur moi il y a longtemps, dans lequel Missy Elliott disait qu’elle considérait Homogenic comme un album de hip-hop. Et moi de répondre, « hmmmmmmmmmmm ? ».
Mais peu m’importe la manière dont on qualifie ma musique, je ne peux rien y faire. Je sais ce qui me plaît. Sur cet album, j’aime tout particulièrement les morceaux qui ont été écrits à part égale par Timbaland et moi, on y entend vraiment notre touche à chacun. Je ne me sens pas comme une extra-terrestre envahissant son univers, pas plus que l’inverse, on joue ensemble sur le même terrain. Et je ne sais pas comment qualifier ce terrain, mais il me semble vraiment équilibré.

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Brandon Stosuy (traduction : warholswig)

publié dans Pitchfork - 05.03.2007

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