Tribune de Genève

Björk explore ce grouillant objet du désir

Avec « Utopia », son 9e album, l’Islandaise plonge amour et écologie dans un grand bain de flûtes.

Mollusque bivalve, chauve-souris ou vulve humaine, Björk a mué en créature fabuleuse, anthropoïde du fin fond de l’espace ou de la mer. Tenue et parure ont été conçues par les artistes Jesse Kanda, James Merry et Hungry.

Qu’est-ce qui est le plus innovant, le plus futuriste ? Les vocalises étirées de la chanteuse islandaise Björk, cette chorale flottant sur les clics des machines alanguies, cet orchestre de flûtes évanescent ? Ou ses parures organiques, mélange de chauve-souris et de vulve cireuse, évoquant un être intersidéral remuant dans le liquide matriciel d’une planète pleine de vie ? Qu’elle se présente comme un être bourgeonnant, ainsi du clip de The Gate, premier élément audiovisuel à avoir été diffusé, ou telle qu’on la découvre sur la pochette d’Utopia, son neuvième enregistrement studio, dans les bacs vendredi prochain, Björk fait valoir des arguments esthétiques extraordinaires.

Visuellement, ce sont autant de regards sur le vivant, des beautés aussi attirantes que repoussantes. Baveux, glaireux, vascularisé, l’ensemble, de bon goût ou non, a quelque chose de palpitant. Au sens premier, celui du sang, de la lymphe qui grouille sous les épidermes. Mais palpitant aussi comme le sont les plaintes en voix de tête, étirées jusqu’aux limites de la rupture, cette manière d’affect étrange, à la fois discret et boursouflé, dont la musicienne s’est fait le chantre.

Utopia ne déroge pas à la règle : tandis que la chanteuse s’entoure une fois encore de créateurs à l’avant-garde du champ contemporain pour proposer des images surprenantes, aux premiers rangs desquels Jesse Kanda en ce qui concerne les tenues, Björk poursuit, de façon radicale là aussi, l’élaboration d’une musique à part. Un individu extérieur s’est mêlé à la création sonore : Alejandro Ghersi, alias Arca, nouveau venu de la scène électronique pointue, figure charismatique de la culture queer. En résultent des compositions complexes travaillées longuement à l’informatique musicale. En soi, ce n’est pas une révolution : qui n’utilise pas Pro Tools en 2017 ? En revanche, les contours de cette musique restent sans équivalent.

Tandis que jappe un oiseau...

Oublions un temps les attributs visqueux de la pochette pour plonger sans a priori dans les sonorités aqueuses d’Utopia. Blouc-blouc font les boîtes à rythmes, gling-gling la harpe délicate. Tandis que des flûtiaux s’échappent en grappes épaisses sous le chant hululant. Douze flûtes d’un ensemble féminin créé pour l’occasion, esquissant autant de nappes veloutées, de refrains candides (Saint) ou d’obédience atonale (Utopia). Onctueuse matière que contrecarrent les batteries tremblantes du dub step (Loss). Des cuivres méconnaissables courent sous la surface, un orgue scintille entre deux feux, une chorale répond au lointain. Future Forever, Body Memory, Features Creatures, Sue Me encore – plus de septante minutes au total – planent dans l’éther fragile des rêveries, charriant des bribes de mélodies médiévales hybridées de culture dancefloor, évoquant cette veine américaine des minimalistes Terry Riley et autres Moondog. Et la voix de Björk, son instrument le plus reconnaissable, de raconter l’utopie écologique d’une île préservée des désastres, tandis que jappe un oiseau de paradis.

Au dire de Björk, la présente livraison répond à la précédente tout en s’y opposant. En 2015, Vulnicura exprimait la déchirure, la séparation d’avec le vidéaste américain Matthew Barney. En 2017, Utopia veut de l’amour. « Mais au sens spirituel, universel », explique Björk en précisant qu’elle n’a pas trouvé meilleur terme. L’amour, voilà qui vaut bien qu’on y consacre une utopie, aussi étrange soit-elle.

Fabrice Gottraux

publié dans Tribune de Genève - 17.11.2017

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