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Rencontre Björk & Nan Goldin

 

Wunder ? Werden Selbst Gemacht

Traduction en français par Aoh :

Nom : Björk
Profession : Contribution de l’Islande à la culture mondiale, comme chanteuse pop.
Sa prestation cinématographique dans le film de Lars von Trier, "Dancer in the dark", a été couronnée par la palme d’or à Cannes. Elle la considère comme un écart unique dans sa carrière.
Style : S’habille toute seule depuis l’âge de 4 ans et se fie en cela à son intuition.
Un exemple : À 8 ans elle vole le pantalon de son grand-père, en raccourcit les jambes avec des ciseaux, et va à l’école toute l’année dans cette tenue extravagante.
Obsessions : Les chemins de fer, les insectes, les étrangers, "parce qu’il n’y en a pas sur l’île".
Famille : Elle vit à Londres avec son fils de 14 ans Sindri (dont le père est le guitariste Thor Eldon).

Nom : Nan Goldin
Profession : Photographe. Elle compte pour la chroniqueuse la plus importante des changements culturels sociaux et sexuels des dernières décennies.
Style : La légèreté du design.
Préférences : quand elle était punk, Vivienne Westwook ; plus tard, Jil Sander ; aujourd’hui : Prada.
Toujours près d’elle : Son équipement photo et les numéros de téléphone de ses amis proches à travers le monde.
Famille : Depuis sa jeunesse dans la scène du Boston bohème, elle considère son cercle d’amis comme sa famille. Elle vit à New-York.
Actuellement : En janvier 2001, exposition photo au musée madrilène "Reina Sofia", qui sera exposée plus tard aussi à Berlin.

Les protagonistes : une icône chatoyante de la pop music et une légende vivante de l’art photographique. Contrairement à l’idée qui voudrait que des déesses ne puissent souffrir la présence l’une de l’autre qu’à titre exceptionnel, Nan Goldin et Björk devinrent amies pour la vie dès leur première rencontre il y a deux ans dans un club londonien. Le lieu de leur rencontre aujourd’hui : un grand loft au cœur de New-York. Björk l’a loué pour quelques mois à un artiste et l’a transformé en studio d’enregistrement à l’aide de toutes sortes d’appareils techniques. Nan Goldin sonne à la porte pile à l’heure, dans une robe avec des centaines de paillettes scintillantes. Björk pose son regard sur ses chaussures en argent et s’exclame : "Tiens nous sommes toutes les deux en argenté !" Bras dessus bras dessous elles accèdent à la terrasse sur le toit de l’appartement pour prendre quelques photos dans les dernières lueurs du coucher de soleil sur Manhattan. Pour seul maquillage elles utilisent toutes deux le rouge à lèvres que Nan a tiré de son sac à main. Après le shooting spontané, elles retournent à l’intérieur et s’installent dans la chambre -la pièce où se trouve le moins d’équipement de Björk-. La conversation se déroule dans un contraste acoustique excitant, entre l’accent de Nouvelle-Angleterre de Goldin et l’accent nordique de Björk. Un détail particulier : l’islandaise roule les "R" à l’extrême -ce qui sonne à la fois de façon merveilleuse, et en même temps effrayante d’une certaine manière-. Avec quelques sourires énigmatiques, elles se servent de l’eau et du coca-cola...

Nan Goldin : C’est bien vrai. Je sais encore ce que nous buvions, quand nous nous sommes rencontrées au "Blake’s Club" à Londres en 1998. La boisson s’appelait "Blue Magic", "Pulple Haze" ou dans ce genre-là. Quelqu’un m’a dit qu’il voulait me présenter Björk. C’était une soirée pleine d’esprit, pour autant un dialogue rationnel ne pouvait pas se développer ! J’ai été étonnée, tu as été si chaleureuse avec moi.

Björk : Avec certaines personnes on se sent proche tout de suite. Pourquoi ? Ça reste une énigme. Dès le premier regard, j’ai su que je me sentais très obligée envers toi. -et c’est quelque chose d’inhabituelle, car ça ne m’arrive pas facilement, d’être celle qui va vers les gens.

Nan Goldin : L’amitié est quelque chose d’intuitif et ça n’a rien à voir avec le fait de s’asseoir avec quelqu’un et de partager les mêmes points de vue sur l’art et la musique. J’ai trouvé ça beau, que nous ayons parlé enfants, nourritures et boissons.

Björk : Pour moi, toute la vie a à voir avec l’intuition. Dans les pays nordiques, surtout au Danemark, où nous avons tourné "Dancer in the dark", les gens doivent toujours tout analyser tout le temps. Je suis une autre philosophie : je me soutiens dans chaque jour nouveau, et ne me laisse diriger que par les sentiments. Une vie sans secrets et surprises serait pour moi pareil à la mort. C’est pourquoi, pareillement, je défends si fortement ma sphère privée et je dis aux gens : "Gardez vos secrets pour vous !" (elle rit). Je n’irais jamais embêter un psychothérapeute.

Nan Goldin : Comme tu parles de secrets. Je trouve que l’intimité fonctionne comme l’amitié.

Björk : Oui, les deux apparaissent le plus souvent ensemble, si on peut compter avec ça, et on gagne toujours sur la qualité avec le temps. De toute ma vie je n’ai jamais travaillé qu’avec 5 personnes en même temps -et pas avec 5000 comme beaucoup le croient-. J’en ai marre de m’asseoir avec des gens, qui sont séparés les uns des autres, et que je ne connais absolument pas.

Nan Goldin : Moi aussi, je ne peux être créative qu’avec des gens pour qui je ressens quelque chose et qui sont proches de moi psychiquement. Par exemple je n’ai pas pu photographier Julia Roberts cette semaine parce qu’entre nous aucune communication n’est advenue.

Björk : Ca m’arrive souvent aussi. (Björk a entre autres rejeté un projet avec Madonna. NDLA)

Nan Goldin : Je considère mes collaborateurs comme mes amis. C’est pour cette raison aussi que j’ai des problèmes avec les vendeurs d’arts.Je ne pourrais pas entretenir de relations avec quelqu’un qui se cantonne à une pure relation d’affaires.

Björk : Mon manager s’occupe de moi depuis 16 ans. Nous étions amis, jadis. Je l’ai engagé parce que je le voulais lui -et parce que ce n’était pas un manager-. (Elles rient).

Nan Goldin : Par chance j’ai grandi dans les années 70. Je me suis "éduquée" en allant dans les cinémas et les musées. J’ai toujours cru que l’art consistait dans le fait de faire de l’art -et pas en un produit commercial-. Autrement je n’aurais pas fait les choses à ce point en grand. Le métier d’artiste est le plus dur qui soit : Pour ce que tu fais, tu ne reçois rien. -en tout cas rien dans le sens traditionnel du terme, comme un salaire-. Tu n’obtiens aucune aide de l’extérieur, tu dois croire toute seule en toi. Déjà les bons artistes trouvent ça souvent dur, parce qu’ils doivent déjà constamment douter d’eux-mêmes pour atteindre la perfection. Mais la plupart des gens prennent ton art à la légère, avec pour rengaine "celle-là, elle n’a qu’à appuyer sur le déclencheur".

Björk : Et dès que quelque chose te réussit, tu es déjà empêtrée dans le projet suivant.Il ne reste plus de temps pour souffler. Le public veut déjà voir quelque chose de nouveau.

Nan Goldin : Avec les artistes ça se passe aujourd’hui comme pour les créateurs de mode : chacun n’a la valeur que de sa dernière collection. Un génie comme Picasso ne se préoccupait pas de la critique -il peignait simplement ce qu’il voulait peindre-. On peut penser de lui ce qu’on veut, il avait de toute façon toujours quelque chose à dire.

Björk : J’ai déjà lu une critique sur moi : horrible. Mais ce n’est rien comparé à ce par quoi je dois passer pour composer !

Nan Goldin : Comment fait tu vraiment pour t’y prendre avec la gloire ?

Björk : Ça ne me serait jamais venu à l’idée, même en rêve, de devenir un jour la célèbre chanteuse Björk.J’aurais pu devenir la joueuse d’orgue de n’importe quel village, ça n’aurais rien changé à ma situation. Je veux faire de la musique jusqu’à ce que j’ai 85 ans. La gloire n’a jamais rien signifié pour moi. En Islande j’ai enregistré un album quand j’avais onze ans -tout à coup les gens se retournaient sur moi dans la rue, et les écoliers parlaient de moi-. J’ai trouvé ça vraiment agréable, parce qu’ils voulaient tous se lier d’amitié avec moi -mais je ne savais pas tout de même comment je devais faire avec autant d’attention-.Depuis lors, ce jour-là au matin, je devins une enfant-star, et avec ça je n’ai pas fait les choses selon les règles. Après le premier disque de platine je devais déjà enregistrer le suivant -j’ai refusé, et à la place j’ai joué dans un groupe de musique punk avec des chanteurs du même âge-. Je me colorais les cheveux d’un orange éclatant, et tout le monde nous trouvait atroce -mais c’est exactement ce que nous voulions-.

Nan Goldin : Étais-tu un enfant prodige ?

Björk : De 5 à 15 ans j’allais à une école de musique où le classique était enseigné. Mon professeur, un allemand, me prenait pour un génie. Nous avions une relation bizarre.Des fois au milieu d’un cours, il m’appelait dans son bureau, et il me suppliait d’utiliser mon talent.

Nan Goldin : De quel instrument as-tu joué, enfant ?

Björk : De la flûte, mais je voulais déjà composer. Comme mon professeur n’en démordait pas, je suis parti de l’école pour faire quelque chose de typiquement islandais avec le groupe punk. Jusqu’à il y a encore 50 ans il n’y avait pas de musique proprement islandaise -alors mes amis et moi nous nous sommes laissés inspirer par nos sentiments et avons créé quelque chose de jamais entendu jusque-là : une musique très liée à la nature, très mystique-. Ce n’est que plus tard que j’en ai pris conscience, je ne peux pas me soustraire de quelque chose de purement islandais. -car ce truc est très important à mes yeux, pour communier avec le monde entier-.

Nan Goldin : Tu fais ça maintenant depuis plusieurs années -et pourtant on te fait encore passer pour une créature exotique-. Mais les artistes passent toujours pour des êtres extravagants. Cela m’amuse, car je n’ai jamais chercher à passer pour quelqu’un d’autre, au contraire j’ai toujours voulu paraître tel que je suis. As-tu l’impression d’être habillée de façon extravagante ?

Björk : Quand j’étais encore une petite fille, ça m’avait plu d’être différente des autres.Entre-temps j’ai dit sincèrement plus tôt les problèmes avec les gens trop excentriques ou surréels, comme on les appels maintenant. Dire "Comme c’est surréel !" est totalement in. Les merveilleuses photos de sexe que tu fais sont décrites comme "surréelles". (Elles rient).

Nan Goldin : "Le sexe est le sommet du mystique" a dit une fois l’auteur de film et régisseur Hanif Kureishi. Ça fait longtemps que je n’ai pas eu d’orgasme, et c’est pourquoi je ne me rappelle pas si c’est une expérience si grandiose que ça. Mais ça m’a toujours intéressé de savoir pourquoi l’orgasme est vécu si différemment entre les hommes et les femmes -ou bien s’il y a en attendant quelques hommes qui...-.

Björk : ...qui arrivent à tenir bon plus longtemps, tu veux dire ? (Elles rient). Le sexe joue un rôle central dans ton travail. Pourquoi ?

Nan Goldin : Quand j’étais petite, mon frère était tout le temps autorisé à faire des choses qui m’étaient interdites, parce que j’étais une fille.Je me suis terriblement mise en colère contre ce fait -et c’est ainsi que je suis devenue une combattante dans la lutte des sexes-. Le sexe était jadis encore un thème tabou aux USA, et je voulais savoir pourquoi il a tellement de pouvoir sur les humains. J’ai grandi avec la culture hippie et j’ai apporté ma contribution personnelle à la libération sexuelle. (Elles rient). A l’époque une renaissance de la révolution gay s’est déroulée, mais malheureusement les lesbiennes et les pédés se faisaient tabassés dans la rue comme avant. J’ai toujours été bisexuelle, à 17 ans j’ai vécu avec des drag queens.

Björk : J’admire les gens qui ne connaissent aucun tabou.

Nan Goldin : Ca n’est pas à ce point-là. Par exemple, je n’aime pas tellement me voire nue.

Björk : Tu peux changer quelque chose à ça. Mets toi une jolie tenue de bain... (Elles rient). Je ne peux rien commencer aussi avec les tabous. Le principal c’est d’être heureux.

Nan Goldin : Le bonheur a aussi à voir en partie avec ça. Quand je vivais dans une communauté, j’ai appris ce qu’était la solidarité. Ce que je gagne aujourd’hui, je le partage avec d’autres.

Björk : Je suis tout à fait d’accord avec toi là-dessus. Qui fait de l’art ou de la musique, doit vouloir donner tout de lui -et aussi être quelqu’un de généreux/ambitieux. L’avidité détruirait mon talent.

Nan Goldin : Ca peut sonner niais, mais je suis déjà heureuse si je suis assise dans un siège de cinéma confortable à attendre que le film commence. À 14/15 ans j’ai regardée tous les films de Greta Garbo, Joan Crawford et Marlene Dietrich. Encore aujourd’hui je reste fascinée par les stars hollywoodiennes des années 30 et 40.

Björk : Je n’ai pas de visualisation claire de ce que le glamour est vraiment. De quoi en retourne-t-il avec la mode ? Je ne suis pas une experte. Je ne possède pas de vêtements supers. Je m’habille toute seule depuis que j’ai quatre ans - et si je suis amie avec les créateurs Alexander McQueen ou Jean-Paul Gaultier, ça n’a rien à voir avec leurs créations de mode -.

Nan Goldin : Je suis une vraie "designer-queen". Quand j’étais ado je trouvais super cool les vêtements de Balenciaga et de Jacques Fath ainsi que les photos de mode de Guy Bourdin. Durant ma période punk, dans les années 70, j’étais folle des dessous de Chantal Thomas et des boutiques de Vivienne Westwood à Londres, qui s’appellait "SEX" à l’époque.La plus grande créatrice de mode pour moi est et reste Jil Sander avec ses coupes incroyables, et son sens du détail. En ce moment je porte du Prada, du Helmut Lang et du Martin Margiela -et à mes pieds bien sûr des Manolo Blahnik-.

Björk : J’en sais plus long sur le glamour acoustique. Quelque chose comme quand j’écoute Edith Piaf ou la chanteuse brésilienne Elis Regina -son chant couvre le spectre complet des sentiments, des cris de joie haut comme le ciel, jusqu’au chagrin mortel-.J’admire les gens qui ont le courage à ça. Ca vaut aussi pour Angelina Jolie. C’est mon actrice préférée.

Nan Goldin : On trouve de ces gens partout, de Billie Holiday, en passant par Uma Thurman, jusqu’à Catherine Deneuve.

Björk : Catherine Deneuve est d’une beauté renversante !

Nan Goldin : Ma notion de la beauté est très étendue, et à l’exact opposé de ce qu’une américaine conçoit comme beau. Je trouve avant tout la beauté chez les femmes et dans les visages. Les corps m’intéressent moins, et depuis peu je m’enthousiasme pour la nature et la lumière.

Björk : J’ai toujours été très étonné de l’importance que beaucoup de gens accordent aux yeux pour la perception. Chez moi tout passe par l’ouïe. Je me souviens de sons, de voix...

Nan Goldin : Et à cela, que disent les voix ?

Björk : Non, les mots ont à voir avec la logique. Je me souviens de ce que je ressens.

Nan Goldin : Tu es à la recherche de la beauté émotionnelle.

Björk : La beauté est le propre, de la façon dont on ressent les sentiments, et de la façon dont on se comporte avec d’autres gens. C’est ce que je voulais exprimer dans le film "Dancer in the dark". Dans le rôle de Selma j’ai pour la première fois abandonné quelque chose de moi-même -ma représentation de la beauté ainsi que de ma religiosité-. Je me suis toujours considérée comme une athée, pourtant durant le tournage j’ai découvert que j’étais très pieuse. Quand on a le choix entre les ténèbres et la lumière, on doit trancher pour la lumière.

Nan Goldin : Tu es pieuse, au sens spirituel ou au sens religieux ?

Björk : Je crois que je me trouve quelque part au milieu des deux.

Nan Goldin : Bizarre, je me trouve aussi dans une phase de la vie, où il s’agit de lumière, de sublimation et d’intériorisation. -tout ce qui se déroule au dehors, dans les soirées ou sur les autres scènes de la représentation personnels, ne m’intéresse plus-. Je me voit comme un humain religieux -sans appartenir à une quelconque obédience qui chercherait à me retourner complètement ou à me contrôler.

Björk : Le contrôle, je ne peux pas supporter ça. Ça aussi j’en ai fait l’expérience durant les 3 années de travail du film. Quelle bénédiction que ma vocation soit la musique !

Nan Goldin : Éprouves-tu une sorte de gratitude, de bénédiction, de don, d’être devenu un humain religieux ?

Björk : Non ça n’est pas si grave que ça. (Elle rit)

Nan Goldin : Je veux juste dire par là, que tu t’orientes vers la lumière.Quand j’ai vu "Dancer in the dark", j’ai fondu en larme et presque perdu le contrôle sur moi-même, tellement tu jouais bien. Toutes les autres femmes au ciné pleuraient aussi.

Björk : Le tournage était impitoyable. S’il n’y avait pas eu mes amis et ma famille, je n’aurais pas survécu à cette période.

Nan Goldin : S’il s’agit de parler d’amour, je pense automatiquement à mes amis.L’amour romantique est quelque chose de merveilleux -mais durant ces 4 dernières années je suis toujours tombée sur les mauvais hommes-. J’ai même un goût déplorable. En plus, malheureusement, je ne peux pas non plus vivre sans érotisme.

Björk : On a besoin d’amour comme on a besoin d’air pour respirer. Mais les relations les plus stables je les entretiens avec des gens dans l’île que je connais depuis l’enfance. Ma meilleure amie, qui habite quatre rues plus loin, a donné naissance à son enfant à la maison sous le sapin de Noël, et je l’ai aidée à accoucher. C’était merveilleux. Je crois que je suis un produit de mes amis -et c’est pourquoi je ne peux pas m’en séparer-.

Nan Goldin : Mes amis ont formé ma personnalité -à commencer par mon nom jusqu’à mon sens de l’humour très prononcé-. Mais pour ce qui est de l’amour...

Björk : Oui, l’amour romantique est à peine un détail ("comme le point sur le i").

Nan Goldin : Dans mon travail, j’ai beaucoup réfléchi aux couples. Au début, l’aliénation au sein d’une relation m’a intéressée. Ça avait à voir avec la façon de vivre de jadis, dans laquelle les drogues et le sexe jouait un grand rôle. Plus tard j’ai été témoin, que deux femmes, mères, sœurs, pouvait être partenaires sexuelles -tous les couples-. Actuellement je m’intéresse plus à la tendresse qu’à la dépendance à un partenaire -peut-être parce que j’ai vécu 3 ans avec un homme dont je pensais qu’il était mon âme-soeur. Dans mon enfance c’était malheureusement ainsi : mon père jouait l’oppresseur et ma mère l’oppressée. Les enfants tendent à imiter leurs parents -c’est pour ça que je tombe presque toujours sur des hommes possessifs-.

Björk : La qualité d’une relation ne doit pas tenir dans le fait qu’elle fonctionne bien -mais plutôt dans l’effort que les deux partenaires font pour qu’elle fonctionne bien-. Dans la vie on devrait soi-même faire en sorte que le miracle se produise.

Nan Goldin : Je crois que tu es très courageuse et que tu vis très intensément.

Björk : J’ai grandi dans un milieu hippie, dans une joyeuse anarchie.Je pouvais faire ce que je voulais. Que je demande à ma mère, "je veux manger 97 bananes" ou me baigner dans du miel, elle a toujours tout approuvé. Alors j’ai grandi avec la ferme croyance que les sentiments et le sens de l’humour sont le plus important.

Nan Goldin : Mes parents n’étaient pas si affectueux et spontanés -mais tout de même libéraux-. Déjà à 14 ans je rejoignais une communauté hippie. Je n’ai jamais joui d’une éducation scolaire au sens classique du terme, tandis que mon frère a étudié à Harvard. C’est pour ça que j’ai enseigné là-bas l’année dernière. (Elle rit).

Björk : Ironie du sort. Comment c’était à Harvard ?

Nan Goldin : Les étudiants là-bas tiennent la vie pour une pente escarpée. Ils ne sont pas préparés à ce que la vie soit aussi une montagne russe. Beaucoup sacrifient leur jeunesse aux études, refusent de prendre du plaisir, renoncent au sexe. Ils sont peut-être plus futés que les autres, mais ils leur manquent la soif de vivre et le courage de rêver...

Björk : Un de mes rêves d’enfance a toujours été de m’acheter une île quelque part. De temps en temps je parcours encore les annonces, mais aujourd’hui je rêve plutôt d’un quotidien tout à fait normal : d’un chez-soi, où je puisse marcher çà et là sans me salir les collants. Cuisiner, repasser, je trouve ça exotique ! Je ne peux pas supporter un séjour sur une plage sous les cocotiers. Tous les quotidiens sont différents et cachent plein de surprises. On se lève le matin sans savoir comment on va se sentir à 5h de l’après-midi. Ou on sort de la maison et rencontre un ami qui était constamment déprimé et qui maintenant vient de tomber amoureux.

Nan Goldin : Le rêve de ma vie n’a pas changé depuis l’enfance. Je veux passer le reste de ma vie libre. En prenant de l’âge je deviens plus radicale, ça vaut pour mon allergie des ordinateurs jusqu’à mes avis politiques, qui sont marqués par les idéaux du flower power. Je préférerais regarder n’importe quel film, plutôt que de faire un job qui ne m’apporte aucune satisfaction.

Björk : Être libre veut seulement dire rester -ou devenir- qui on est vraiment.

Nan Goldin : C’est pourquoi je photographie volontiers encore et toujours les gens que j’aime, pour attester qu’ils sont restés fidèles à eux-mêmes.
(Nan remet à Björk quelques photos qu’elle a faites lorsqu’elles se sont vues une fois en Islande lors d’une exposition).

Björk : Elles sont magnifiques, Nan.

Nan Goldin : Glamours ! (Elles rient). Nous devrions faire plus de photos. Et toi aussi quelques unes de moi.

Björk : Demain midi à 12h ?

Nan Goldin : D’accord. Amène ton appareil-photo !

Cristina Carrillo de Albornoz

publié dans Vogue Allemagne - 01.12.2000

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