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"J’ai été forcée de sortir de mon confort"

Artiste majeure de l’avant-garde pop depuis le début des années 1990, Björk s’est lancé un nouveau défi avec Biophilia. Ce septième album solo de la chanteuse islandaise, âgée de 45 ans, qui doit paraître le 26 septembre, se double d’applications (une par chanson) destinées aux smartphones et tablettes numériques proposant, outre l’écoute de morceaux à dominante cyber-folk, la transcription visuelle et ludique de chaque univers musical, les partitions et textes des titres ainsi que leurs analyses scientifique et musicologique.

Conçu avec une pléiade d’artistes et de créateurs multimédias, ce projet - dont la transcription en concert a été proposée fin juin au Festival international de Manchester - pourrait ouvrir de nouvelles portes à une industrie du disque moribonde. Cheveux roux, chemisier multicolore, courte jupe et collant de dentelle noire, l’étoile polaire s’est confiée au Monde, mi-juillet, avec un enthousiasme d’exploratrice.

Quelle a été la genèse du projet "Biophilia" ?

Tout a commencé avec ma découverte des ordinateurs et synthétiseurs à écran tactile. Nous en avions utilisé en concert lors de la tournée "Volta", entre 2006 et 2008. Je m’étais dit que j’aimerais composer avec cette technologie, que ce serait une façon de régénérer mon écriture. Elle m’offrait de nouvelles possibilités, comme de connecter ma musique avec des éléments visuels pouvant, par exemple, représenter les forces de la nature. Avec l’écran tactile Lemur et l’algorithme adéquat, j’ai pu ainsi donner la forme d’un éclair à une ligne de basse ou associer cycle lunaire et musique électronique, et manipuler tout ça du bout du doigt. Ces écrans ont aussi réveillé la professeure qui sommeille en moi.

De quelle façon ?

Enfant, j’ai étudié dans une école de musique entre l’âge de 5 et 15 ans. J’étais très intéressée par la musicologie mais frustrée par l’enseignement de la technique instrumentale, comme si l’école se devait de fournir uniquement des musiciens pour orchestre symphonique. Deux ou trois fois par an, l’école proposait aux élèves de s’exprimer avec leurs instruments. Cela me semblait très insuffisant, j’aurais voulu ne faire que ça.

Entre 5 et 7 ans, les enfants vivent une période incroyablement créative, mais souvent, on ne leur donne pas les bons outils pour apprendre ou exprimer leur créativité. Je me suis toujours dit que j’aimerais un jour ouvrir ma petite école de musique et contribuer de manière différente à cet épanouissement. En découvrant les écrans tactiles, je me suis dit qu’ils pourraient devenir d’excellents outils pédagogiques. C’est pour cela que Biophilia est aussi un projet éducatif.

Par quelles étapes êtes-vous -passée pour parvenir à un album dont chaque chanson est déclinée en application pour smartphone et tablette numérique ?

Au début, en 2008, j’ai pensé ouvrir une maison dans laquelle chaque pièce, équipée d’écrans tactiles, correspondrait à une chanson. C’est la vue de toutes ces maisons abandonnées en Islande après le krach bancaire qui m’avait donné cette idée. Puis, j’ai reçu une proposition de collaboration du National Geographic. Cela cadrait bien avec ma volonté d’associer chaque chanson aux éléments et forces naturels. Ils m’ont proposé de produire un film en 3D. Nous avons commencé à travailler avec mon ami réalisateur Michel Gondry. C’était difficile. Michel avait tendance à intégrer dans le décor des éléments à échelle humaine, des objets du quotidien, alors que je voulais montrer des planètes, des atomes, une séquence d’ADN... Puis Michel a été monopolisé par le montage de son film The Green Hornet. C’est à ce moment-là qu’est sorti le premier iPad.

Vous avez compris dès le départ que les tablettes numériques correspondaient à votre projet ?

En 2008, j’avais entendu parler d’un objet à venir, à la croisée du smartphone et de l’ordinateur portable, mais je ne pensais pas que ça toucherait autant de monde. J’avais sous la main deux ans de travail. Toutes les chansons étaient écrites, les algorithmes étaient programmés, chaque "pièce" et son interactivité étaient définies. Avec mon manageur, nous avons fait une liste des créateurs d’applications avec lesquels nous rêvions de collaborer. Et nous les avons appelés. Personne ne voulait financer ce projet. Les concepteurs d’applications ont alors accepté de le faire gratuitement. Nous partagerons les profits en deux. J’avais l’impression de revenir à la vieille époque du do it yourself ("faites-le vous-même") punk.

Est-ce pour vous une façon de trouver une solution à la crise de l’industrie du disque ?

Tous les vieux modèles ne fonctionnent plus, il faut en faire table rase, tenter autre chose. C’est dans cette logique que je voulais développer ce concept d’écran tactile. Mais je ne suis pas pour autant la sauveuse de l’industrie musicale. L’urgence date du début des années 2000, et j’ai mis du temps à réagir.

D’où vient cette volonté de lier le thème de chaque chanson à un élément scientifique ou naturel ?

Je suis obsédée par les sons. Pour moi, la meilleure façon de décrire comment la musique fonctionne est de la mettre en rapport avec les lois de la nature et de la physique. La manière dont les sons se propagent se rapproche de la structure des atomes ou des galaxies. C’est le sujet du disque et, aussi, des représentations visuelles des chansons qu’on trouve dans les applications.

"Biophilia" est-il aussi le fruit d’une démarche écologiste ?

Il se trouve que je sortais à ce moment-là de trois ans de combat pour l’environnement en Islande. Je m’étais jurée de ne jamais mélanger musique et politique. Mais j’ai été révoltée par la façon dont certains hommes politiques ont voulu vendre les ressources énergétiques islandaises à l’industrie internationale de l’aluminium. Notre pays est la plus grande zone naturelle d’Europe, tout cela pourrait être détruit en cinq ans. J’ai décidé de me mobiliser pour ça en organisant des concerts, en faisant signer une pétition, en organisant aussi des colloques et en soumettant des propositions pour faciliter la création d’entreprise en Islande, pour trouver des alternatives à ces projets industriels destructeurs. Cela a forcément eu une influence sur l’album.

Vos nouvelles démarches technologiques ont-elles aussi influé sur votre façon de chanter ?

Je n’ai pas eu le choix. À la fin de ma dernière tournée, j’ai perdu ma voix à cause de nodules sur les cordes vocales. J’ai cru ne jamais pouvoir rechanter. J’ai mis trois ans à apprendre une nouvelle technique de chant. Comme pour tout le reste, les vieilles méthodes ne marchaient plus. J’ai été forcée de sortir de ma zone de confort pour trouver une autre voie.

Propos recueillis par Stéphane Davet

publié dans lemonde.fr - 24.08.2011

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