Magazine ELLE

Björk, l’étoile polaire

« Homogenic », son quatrième album, vient de sortir.

Celle Islandaise met le feu aux hit-parades du monde entier avec un rock sans concession. Elle brûle de passion pour la vie, pour son pays, reconnaît son individualisme forcené et avoue tous les excès. Et les hommes se consument d’amour pour elle...

Haute comme trois pommes, les yeux bridés, la chevelure brun foncé, Björk (bouleau, en islandais) ressemble à une Eskimo. Une femme-enfant ne tenant pas en place, croisant les jambes en tailleur sur son fauteuil, agitant les mains, avalant jusqu’à la moindre miette de sa tartine beurrée. On la sent animée d’une énergie en perpétuelle ébullition, à l’image des volcans de son île natale, l’Islande. Pays dont elle est fière, où elle a fait ses premières armes dans la musique et qu’elle a quitté en 1993 pour s’installer à Londres et mener une carrière solo.
A 32 ans, cette bombe de la scène, ex
-membre des Sugarcubes, groupe de rock alternatif, fait l’unanimité des 
 critiques. Son habileté à mélanger différents genres musicaux (techno,
 house, rock, jazz, classique) désarçonne et enthousiasme ses fans. Avec
 quatre albums à son actif (« Debut », « Post », « Telegram » et le tout nouveau « Homogenic »), ce bébé rescapé de la vague punk a déjà été sacré
meilleure révélation internationale et meilleure artiste internationale féminine aux Brit Awards 1994, les victoires de la musique en Angleterre.
_ Petite protégée de Nellee Hooper, de
 Tricky, de Howie B. ou encore de
 Mark Bell, Björk est parvenue à s’imposer aux Etats-Unis comme en Europe. Au mois de juin dernier, elle chantait devant 16 000 personnes lors du Tibetan Freedom Concert à New York. Madonna lui a demandé de collaborer à « Bedtime Stories », son 
dernier album. Clippée par Jean-Baptiste Mondino, Michel Gondry et Stéphane Sednaoui, elle vient de se trouver un parrain d’exception : Alexander McQueen, directeur artistique de Givenchy.

ELLE. Sur la pochette de votre album « Homogenic », vous apparaissez
déguisée en geisha. Björk, la rebelle, serait-elle devenue soumise ?

Björk : Pas du tout ! Et je ne suis pas près de le devenir... Avec Alexander McQueen, qui a créé cette robe en soie d’inspiration japonaise et qui a imaginé cette lourde perruque brune, ces ongles longs, cette bouche pincée peinte en rouge vif, j’ai voulu montrer l’image d’une femme impassible, emprisonnée dans un carcan, telle une icône. Incapable de se mouvoir, elle ne se laisse pas abattre pour autant ! Pour moi, c’est une guerrière qui a choisi une arme redoutable pour se défendre contre les agressions extérieures : l’amour.

ELLE. On nage en plein romantisme ! De quelles attaques est donc victime cette pauvre femme ? Des hommes ?
B. Certes, mais il n’y a pas qu’eux. La nature est redoutable. C’est à la fois notre mère nourricière et notre pire ennemie. Regardez les ravages des cyclones, des tremblements de terre, des raz de marée... Et puis, il y a aussi le travail, les nouvelles techniques qui nous enchaînent et sont un frein à notre liberté. Profondément pacifiste, je déteste les armes à feu et la violence en général. Je ne vois que l’amour qui puisse nous sauver.

ELLE. Vous semblez très attachée à vos origines islandaises. C’est important de savoir d’où l’on vient ?
B. Non seulement c’est important, mais c’est capital. Mes attitudes, souvent jugées extrémistes, reflètent la manière dont j’ai été élevée : au contact de la nature. Vous savez, en Islande, on est loin de tout. Le climat est rude, l’alcool, la vodka, notamment (rires), coule à flots. On est habitué très jeune à se débrouiller tout seul. Mes parents ont divorcé quand j’avais 1 an et demi. Mon père était électricien et menait une vie plutôt rangée. Ma mère, professeur d’aïkido, baignait en plein trip hippie. On lui prêtait la plus longue chevelure d’Islande ! J’habitais avec elle et sept autres personnes dans une vaste maison. Ma grand-mère écoutait des comédies musicales, Nana Mouskouri, Dizzy Gillespie, Ella Fitzgerald et Louis Armstrong. Ma mère, c’était plutôt Eric Clapton, Jimi Hendrix et Janis Joplin. Mon père et sa femme, Simon & Garfunkel et Stevie Wonder. Et moi, en cours de musique, j’ai découvert Rimski-Korsakov, Debussy, Mahler, Satie. Toute petite, on m’a appris à partager et à n’avoir peur de personne. Un exemple : dès l’âge de 5 ans, je prenais le bus toute seule pour rendre visite à mon père. La confiance en soi, cette force qui fait souvent défaut aux autres, je l’ai acquise très tôt. A l’école, j’étais assise au fond de la classe. Je crois que je passais pour une originale, une excentrique. Mes camarades savaient que je vivais dans une communauté, et ça les faisait rire. Ça ne m’a pas empêchée d’obtenir les meilleures notes en physique, en maths et en biologie. En littérature, j’étais moins bonne... Ma mère m’a raconté qu’elle m’avait surprise à plusieurs reprises, à l’âge de 8 ans, en train de travailler la nuit. Pour m’entraîner, j’écrivais des poèmes.

ELLE. C’est votre côté perfectionniste ?
B. Oui. Je ne supporte pas de faire les choses à moitié. Je suis quelqu’un d’entier, qui se donne à fond en permanence. Je vis chaque jour comme si c’était le dernier. Une fois de plus, je dois cette philosophie à mon pays. On est têtu chez nous. On déteste que l’on nous dicte notre conduite. Ça remonte aux Croisés. En l’an 1000, des moines ont débarqué en Islande pour semer la bonne parole et nous christianiser. Nous, on était au courant de leur venue ! Le Parlement - le premier au monde, il a été créé en 930 - s’était réuni à quelques kilomètres de Reykjavik, au fin fond d’un canyon, et avait voté à l’unanimité un plan de riposte : prétendre qu’on était déjà chrétiens ! Les Croisés nous ont crus et sont repartis illico. Nous, on a continué tranquillement nos sacrifices païens !

ELLE. Dans bon nombre de vos chansons, vous faites allusion à la beauté des paysages, à l’océan, aux montagnes. Etes-vous une écologiste pure et dure ?
B Comment ne pas être subjugué
par la beauté de la nature ! C’est tellement revigorant. C’est une source d’énergie primaire, fondamentale. J’ai besoin de me ressourcer en Islande. Rien à voir avec l’Europe. A mes yeux, vos Alpes sont des montagnes à la Walt Disney, bien mignonnes, bien propres. Venez faire de l’escalade chez nous, vous verrez ce que c’est !

ELLE. Vous versez de l’argent à Greenpeace ?
B. (Silence.) Je comprends la démarche des gens de Greenpeace. Mais souvent, ils m’insupportent. Surtout les Allemands ! Ils viennent nous donner des leçons d’écologie, alors qu’ils ont laminé leur pays avec des usines et des polluants en tout genre... C’est vraiment n’importe quoi ! Les pêcheurs islandais savent très bien que, s’ils prennent trop de poissons, il n’y en aura plus l’année suivante. On vit suffisamment près de la nature depuis des siècles pour savoir ce que l’on doit faire. On n’a pas besoin d’eux...

ELLE. L’année dernière, vos jours ont été mis en danger par un désaxé. C’est dur d’être une star ?
B. Non, ce n’est pas difficile. J’ai l’habitude du public. J’ai sorti mon premier album en Islande, à l’âge de 11 ans. Tout de suite, il a été disque d’or. A la télé, sur une scène, je n’ai pas le trac. J’ai dû l’avoir plus jeune, mais c’est fini. Il est vrai que cette histoire de colis piégé envoyé à mon domicile à Londres m’a profondément bouleversée. J’étais en vacances en Floride, avec mon petit ami jamaïcain. Un beau matin, la police a débarqué chez nous. Un fou furieux de 21 ans venait de se tuer d’une balle dans la tête. Il avait filmé sa mort avec une caméra vidéo après avoir révélé qu’il était amoureux de moi. Et, comme je ne répondais pas à ses avances, il m’envoyait une bombe pour se venger ! Le FBI a aussitôt prévenu Scotland Yard à Londres, et le colis a pu être intercepté... En rentrant en Angleterre, toute la presse m’attendait. C’était très étrange. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie menacée et je me suis posé une foule de questions. C’est quoi une maison ? Est-ce qu’on peut trouver un refuge quelque part dans ce monde ? J’ai eu très peur : si faire de la musique engendre de tels comportements... J’ai pensé tout arrêter, c’est vrai. En plus, la pression des paparazzis était telle que j’ai failli péter les plombs et rentrer définitivement en Islande. Je comprends ce qu’a pu ressentir Lady Di. Ce harcèlement est insupportable. On a beau dire qu’elle s’est servie de la presse pour asseoir sa notoriété, il y a des moments où il faut arrêter et nous laisser vivre. C’est comme si un violeur déclarait : « Oh, je ne l’ai pas violée, elle aime faire l’amour ! »

ELLE. Vous avez un fils, Sindri, qui vous suit en tournée. Vous parvenez à le protéger ?
B. Tant bien que mal. A Bangkok, j’avoue m’être un peu énervée avec une reporter de la télévision thaïlandaise, que je trouvais un peu collante avec mon fils... Je voulais avoir la paix. Je sortais à peine de l’aéroport après avoir passé des heures et des heures dans l’avion. C’est tombé sur elle, je l’ai giflée. Je n’aurais pas dû. Pour la première fois, mon fils ne m’accompagne pas. Ça me fait tout drôle, il me manque... Avec son père, le poète et musicien Thor Eldon - un ancien lui aussi des Sugarcubes -, nous avons pensé qu’à 11 ans Sindri avait besoin d’une certaine stabilité. Il lui faut sa bande de copains, son univers bien à lui. En ce moment, il est en Islande et j’ai congédié le prof qui avait l’habitude de voyager avec nous. Je ne rentre à Reykjavik qu’en octobre et je compte les jours pour le serrer à nouveau dans mes bras.

ELLE. Il est fan de Björk ?
B. On ne parle jamais musique ensemble. Mais je sais qu’il a ça dans la peau. Le mois dernier, nous étions à New York dans une boîte gay, et il a eu envie de jouer au DJ. Je l’ai laissé faire. Il a été génial et a réussi à mixer la bande originale de "la
Guerre des étoiles " avec du Daft Punk et du Bach. J’étais hallucinée !

ELLE. Vous qui avez été élevée au sein d’une tribu hippie, vous désirez avoir d’autres enfants ?
B. Non. J’ai été enceinte à 21 ans. J’étais encore un bébé et je redoutais la relation adulte-enfant. Je pense que je n’étais pas préparée à cette tâche. Sindri et moi, nous sommes plus frère et sœur que mère et fils. Nous avons une belle relation. Sindri est déjà très indépendant. Il sait jusqu’où il peut aller et connaît les limites qu’il ne doit pas franchir.A 11 ans, il a compris, comme moi à son âge, que lui seul construit sa vie. S’il ne veut pas aller à l’école, c’est son problème. Ce n’est plus le mien. Beaucoup d’enfants qui grandissent dans un univers d’adultes mûrissent avant les autres et acquièrent la notion de responsabilité. Aujourd’hui, le monde ne fait pas de cadeau. Les plus avertis sont ceux qui s’en sortiront le mieux. De toute façon, grandir en Islande est une bénédiction.

ELLE. On connaît votre goût prononcé pour les nouveaux créateurs. Qu’est-ce qui vous plaît dans la mode ?
B. Pour moi, c’est la vie, c’est une attitude, le reflet de soi. Porter un T-shirt rouge n’est pas un choix anodin. On montre qu’on a la pêche à un moment donné et qu’on veut aller de l’avant. Demain, on verra bien, je porterai peut-être du blanc ou du noir. J’achète beaucoup de fripes, et, en même temps, le travail de gens raffinés comme Martin Margiela, Hussein Chalayan ou Alexander McQueen me passionne. Aussi différents que puissent être leurs vêtements, ils représentent un état d’esprit, une envie irrésistible de vivre. J’adore ça ! Tout le monde devrait piquer des trucs à droite et à gauche, faire des mélanges et ne pas se laisser influencer par les diktats de la mode. Voilà ce qui m’effraye le plus : la faiblesse des gens. Je prône en permanence l’individualisme, qui n’a rien à voir avec l’égocentrisme ou l’égoïsme. Aucun être humain n’est semblable à un autre. Il faut sortir du lot. Quand je donne un concert et que j’aperçois des centaines de fans déguisés en Björk, ça me désespère ! A quoi ça sert de m’imiter ? Je ne suis un modèle pour personne. Le public version clone de Bjôrk... Les gens n’ont rien compris à ma démarche. Etre soi-même, c’est tellement important.

ELLE. Vous êtes toujours aussi radicale ?
B. Plus que jamais ! Il vaut mieux descendre un litre de vodka, un soir, que prendre des comprimés pour dormir. J’aime les excès, ça permet de renaître à chaque fois. On peut juger que je suis subversive, mais je m’en moque parce que je continue ma route et que je suis une femme libre. Je suis incapable de programmer les choses deux mois à l’avance, sinon je sombre dans la claustrophobie. J’ai peur que le temps se joue de moi et ne m’emprisonne.

ELLE. J’imagine que vous finirez vos jours en Islande...


B. Oui. Je veux avoir une ferme à
 côté d’une source, pour y plonger 
après le sauna !

Françoise Delbecq

publié dans Magazine ELLE - 06.10.1997

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