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Björk raconte Volta

Sortie des expérimentations, l’Islandaise reviendra en mai avec un album nettement plus pop. En exclusivité, elle nous donne des nouvelles de son étrange et prolifique cerveau. Entretien exclusif (originellement paru dans les Inrockuptibles n°591, paru fin mars 2007) à quelques jours de la sortie de l’album Volta et du hors série Inrocks 2 qui est consacré à l’islandaise.

Comment a démarré ton nouvel album ?

Björk – Il n’y a pas eu d’événement précis, juste de la lassitude. Je venais d’enregistrer trois albums dans ma chambre, après avoir découvert qu’on pouvait travailler seul avec un ordinateur portable – et j’ai peut-être abusé. Pour moi, c’était merveilleux d’enregistrer à mon rythme, dans mon intimité. Ça m’a permis de continuer à travailler tout en ayant un bébé : j’employais à la fois une baby-sitter et un ingénieur du son à la maison, je passais de l’un à l’autre. Mais au bout d’un moment, j’ai commencé à étouffer, à me sentir à l’étroit. Il était temps de sortir, de rencontrer des gens, de redevenir un peu plus physique. Il fallait que je me remette en danger, que je laisse revenir à moi l’inconnu. Pendant des mois, pendant que j’allaitais, je n’ai pas vu plus loin que le bout de mon sein (rires)…

Tes albums ont toujours équilibré le physique et le cérébral. Sur Medúlla, le précédent, le cérébral avait l’air de l’emporter.

Pour moi, c’était un disque incroyablement physique, j’allaitais tout en psalmodiant, c’était très dur. J’explorais littéralement mon corps en tant qu’instrument de musique. Je voulais m’éloigner des rythmes… C’était la fin d’un cycle, des beats primitifs, des montages très complexes sur informatique, je voulais un disque de voix. Dans le petit monde des programmateurs de rythmes de la planète entière, j’étais devenue le trophée à décrocher : ils faisaient la queue pour que je vienne les chercher, pour que je décide ce qui serait le truc des mois à venir… Mes rythmes étaient presque devenus un accessoire de mode et, par réaction, j’ai fait un disque uniquement vocal, sans le moindre rythme. C’était ma rébellion : un doigt d’honneur à IBM et à la “dance-music intellectuelle”. J’ai démissionné de ce mouvement pour faire un disque à la Manhattan Transfer (rires)…

As-tu aussi arrêté de danser ?

Oh non, ça, jamais. J’écoute de la pop-music constamment, et je danse sans cesse. Grâce à iTunes, je me suis mise à faire le DJ : dans mon salon ou dans un petit bar de Reykjavík.

Ton nouvel album a-t-il été enregistré plus vite que d’habitude ?

Il m’a fallu, comme à chaque fois, environ un an et demi. Il me faut des mois car la plupart du temps, je ne fais rien. J’ai la chance d’être ma propre patronne : si je ne me sens pas inspirée, je ne travaille pas. Déjà, quand j’étais adolescente et que je jouais dans des groupes punk, je ne supportais pas de gâcher mon temps à répéter. Ça rend la musique routinière, laborieuse. Moi, je débarquais en studio, j’écrivais rapidement une mélodie, une structure et je me cassais. Les autres membres des Sugarcubes se moquaient sans arrêt de moi car en studio, je passais ma vie à bâiller… C’est sans doute pour ça que les choses se passent très vite quand je me retrouve en studio avec mes invités : je veux que ces rencontres soient intenses et brèves. Quitte à passer, ensuite, un an sur mon ordinateur à découper, recoller, réorganiser… Pour moi, ce travail n’est pas fastidieux mais apaisant, comme de la broderie… C’est un mélange idéal : l’énergie brute, instinctive, est sur les bandes. A moi de jouer avec.

Tu te sers des musiciens comme de la chair à ordinateur, des cobayes ?

Moi y compris. Je sais ce que je veux et je ne laisse qu’une place limitée aux gens avec qui je bosse. Par exemple, sur Vespertine, les garçons de Matmos ne sont arrivés qu’en toute fin d’enregistrement, car j’avais besoin d’eux pour parasiter les beats, les percussions. Je venais de passer trois ans seule sur les rythmes et ils ont compris ce que j’attendais d’eux. Pour Medúlla, Mark Bell est arrivé alors que les chansons étaient finies : il n’a passé que quelques heures à la maison pour régler des détails. Je ne voulais plus travailler ainsi, je voulais qu’on me sorte de mes habitudes, de mon confort.

Nous n’avions, par exemple, absolument rien préparé quand j’ai retrouvé Timbaland en studio. Trois heures plus tard, nous avions quatre chansons. Que j’ai ensuite passé un an à triturer. Quand j’enregistre en direct, je suis totalement libérée, je ne pense pas aux enjeux, c’est strictement instinctif : c’est l’hémisphère droit du cerveau qui s’exprime. Du coup, je ne pense pas à la logique, à la structure de la chanson. Je m’empêche ensuite de retravailler ou même de réécouter ces enregistrements avant plusieurs jours. Puis, l’hémisphère gauche prend le relais : “Voyons, voyons, qu’est-ce que nous avons à analyser aujourd’hui ?” (rires)…

C’est cette partie du cerveau qui transforme ces moments créatifs en chansons. Plus on vieillit, plus on fait confiance à l’hémisphère gauche. C’est lui qui nous dicte l’organisation, le rangement. Mais, malheureusement, toutes les informations envoyées par l’hémisphère droit restent lettre morte. Il doit être frustré à l’arrivée (rires)… J’essaie de maintenir l’équilibre entre les deux en trichant avec l’hémisphère gauche, en lui racontant des bobards. C’est le seul moyen de débrancher l’intelligence pour retrouver l’instinct. Quand je veux faire un truc dangereux, j’endors mon hémisphère gauche en lui envoyant des prévisions fausses et, au dernier moment, je change mes plans et je fonce dans une autre direction. Si je n’avais plus accès à mes pulsions, je ne ferais plus de musique. Je serais de la viande froide.

Sur Volta, tu collabores avec le Malien Toumani Diabaté et le New-Yorkais Antony…

J’écoute Toumani Diabaté depuis des années, notamment l’album New Ancient Strings, un mélange plutôt cradingue entre les cordes, les rythmes tribaux, les cuivres, la kora… Ça m’avait déjà influencée sur Vespertine, où j’avais sali le son des instruments trop angéliques, comme la harpe ou le glockenspiel… Sur Volta, j’ai utilisé trois instruments à cordes : un ancêtre médiéval du clavecin, un luth très ancien de Chine et la kora africaine… Des instruments au son très vibrant, jamais très net, jamais clinique. Quant à Antony, nous avons des amis communs à New York et nous avons déjà chanté ensemble en Islande.

Sur Medúlla, tu écrivais “Ni Bush ni Ben Laden”. Tu le ressens de manière encore plus urgente aujourd’hui ?

Ça fait quatre mille ans qu’on nous terrorise avec ces religions organisées ! La Terre existe depuis plus de quatre milliards d’années, elle peut quand même se défendre contre ces minuscules quatre mille ans… Cette idée selon laquelle on ne peut vivre qu’aux ordres de l’hémisphère gauche du cerveau, en négligeant totalement sa partie animale, païenne, physique, naturelle est absurde. Comment a-t-on pu à ce point négliger la nature pour se laisser embobiner par la Bible ou le Coran ? Comment a-t-on pu accepter docilement ce calendrier ridicule de douze mois, avec des mois dont on ne sait même pas s’ils ont 28, 29, 30 ou 31 jours ? Le corps, lui, sait qu’il y a treize mois : les femmes saignent treize fois par an, il y a treize pleines lunes. Mais le christianisme ne tolère pas le 13… En supprimant ce nombre, il s’est imaginé plus fort que la nature. Les gratte-ciel, à New York, n’ont pas de treizième étage : ça en dit long sur l’influence de la religion sur ce pays. Même en Islande, les hommes ont fini par s’imaginer plus forts que la nature et commencent à construire de vastes barrages, dans ce qui était jusqu’alors le pays le plus pur d’Europe…

Volta, c’est un film d’horreur comique : j’y rêve qu’un jour la nature va se révolter… Je la vois, marchant lourdement et bruyamment dans les rues de New York, entrant dans chaque bâtiment pour ajouter à la main “13” dans les cages d’ascenseur… Ça fait quatre mille ans qu’elle dort et se laisse faire. Mais là, il y en a marre : il faut finir par admettre que nous ne sommes qu’une tribu, qui doit vivre avec la nature, oublier ses prétentions de civilisation et de propreté. Nous sommes fondamentalement des païens, il va falloir le prendre en compte

publié dans lesinrocks.com - 23.04.2007

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