Les Inrockuptibles n°300

Special Vespertine

 

Après s’être exprimée une dernière fois pour Dancer in the Dark l’an dernier, elle avait coupé les micros. Pas moyen de connaître ses projets, ses envies. Mais Björk a retrouvé la parole à l’occasion du grandiose Vespertine. Des mountain boots aux prières du soir, de la solitude des champs de neige à la joie domestique, de Lars von Trier à Pinocchio, de Jeanne d’Arc à Thom Yorke, elle nous fait visiter son cerveau labyrinthe. “Je n’ai plus que cinquante ans à vivre.” Profitons-en.

– Dans quelles circonstances t’es-tu mise à l’écriture de Vespertine ?

J’ai commencé à composer en réaction à Homogenic, que j’avais enregistré à Londres et qui était un disque très extraverti, ouvert sur l’extérieur. A cette période, j’étais moi-même très extravertie, je cherchais la friction, le conflit, à la fois sur le plan émotionnel et musical. Dans Homogenic, les rythmes étaient distordus, il y avait des violons très romantiques. C’était un disque-peinture à l’huile, très puissant. Alors que celui-là est plus une aquarelle, plus introverti. Homogenic était très arrogant, Vespertine est très humble. Homogenic était un album d’été, de désert, de brûlure, de chaleur, de combustion. Vespertine est un album d’hiver, tu es à la maison, il neige à l’extérieur, tu es assis avec une tasse de chocolat : c’est la magie de l’hiver. Je savais avant tout que je voulais de la boîte à musique sur ce disque, parce que ça correspondait à mon idée de la musique d’hiver, de même que la harpe. Au début, je voulais appeler l’album Domestica, parce que pour moi il représente une ode au foyer ­ mais cette dimension apparaissait déjà dans la musique, je n’avais donc pas besoin d’un titre aussi littéral. Je l’ai composé en Islande en hiver, quand il n’y a que quelques heures de lumière par jour. Idéalement, il faudrait l’écouter en hiver, dans la pénombre.

– C’est étrange d’entendre quelqu’un comme toi, qui semble déborder d’énergie, vanter les vertus du foyer.

La technologie a changé beaucoup de choses. A cause de Napster, d’Internet, des disques, je pense que l’écoute de la musique est en ce moment une activité très domestique. Il y a quelques siècles, les meilleures expériences musicales se déroulaient à domicile, peu de gens allaient aux concerts, mais ils avaient des instruments et jouaient chez eux, pour les autres. Ils se retrouvaient le soir pour faire de la musique en famille, avec des amis. Puis, au xxe siècle, il y a eu Woodstock, des murs d’amplis et des concerts où cinq cent mille personnes communiaient dans la boue jusqu’à la ceinture. On avait l’impression que la musique ne pouvait être qu’une expérience collective. D’accord, mais je pense qu’aujourd’hui la musique revient à la maison. Quand j’étais petite, j’allais dans une école de musique et, pour ça, je devais sortir de chez moi. Mon frère avait d’autres activités, elles aussi extérieures. Nous avions tous des passions différentes qui nous éloignaient de la maison. Le soir, il n’y avait personne chez nous, chacun vaquait à ses occupations avec sa clé autour du cou. Maintenant, un garçon joue sur un ordinateur et il peut avoir les meilleurs jeux du monde chez lui. La meilleure musique est disponible sur Internet. J’adore aller dans des magasins de disques, je peux y passer des heures, mais c’est encore mieux avec Internet, je peux trouver des disques que je cherchais depuis vingt ans. Qu’on s’intéresse aux insectes, aux moutons ou à la médecine, chacun peut assouvir sa passion à domicile. En plus, j’ai beaucoup travaillé avec mon ordinateur portable, dans le monde entier. Entre les prises de Dancer in the Dark, je travaillais sur cet album dans ma caravane, sur mon portable. J’ai composé la plupart des chansons en Islande et j’ai fait la postproduction à Manhattan, mais toujours dans des conditions domestiques, avec du matériel portable. Ce n’est qu’au mixage que nous sommes allés en studio. Donc cet album est aussi une déclaration d’amour à l’ordinateur portable.

– Pourquoi avoir choisi de l’appeler Vespertine ?

Ce mot définit ce qui apparaît à la tombée de la nuit, au crépuscule. Mais c’est aussi les vêpres, la prière du soir. Je ne suis pas religieuse, mais si je devais prier, c’est avec cet album que je le ferais. Je cherche à trouver une paix intérieure. C’est une blague pour moi de devenir légèrement religieuse. La religion est mon plus grand tabou, parce qu’elle représente l’autorité. Et puis l’Islande est païenne, ce n’est pas un pays religieux. Mais si je devais faire un disque religieux, ce serait celui-là. Et si j’ai une religion, c’est la nature. Quand je suis rentrée en Islande après avoir tourné Dancer in the Dark, je me suis demandé où pouvait être mon église et quels pouvaient être mes rites. Je suis montée au sommet d’un glacier, je suis tombée à genoux et j’ai mis de la neige dans ma bouche, que j’ai laissée fondre. C’était ma communion, je suis devenue une partie de l’aurore boréale ­ c’est après ça que j’ai écrit la chanson Aurora. J’essayais d’imaginer la forme de mon dieu, l’ombre de la montagne sur la neige était mon dieu. Tomber à genoux et manger de la neige : je ne peux pas aller plus loin pour m’approcher de Dieu. Donc, il y a beaucoup de sacré dans ce disque. Tu es seul à la maison, tu t’agenouilles et tu pries de façon très humble. C’est un disque qui doit aider les gens inquiets, comme une berceuse, une petite prière avant d’aller au lit. Le lendemain, tu te réveilles pur, tu peux recommencer.

– Avant cet album, tout ce que tu faisais semblait inclure une part de performance, d’excès émotionnel et physique. Penses-tu avoir changé sur ce plan ?

J’ai l’impression de chercher toujours la même chose, mais pas de manière aussi évidente. Il y a du paroxysme sur ce disque, mais de manière très humble. Ce disque est tranquillement extatique. C’est une rébellion pour moi, dans le sens où je ne fais pas ce qu’on pouvait attendre de moi. Ce disque est comme rentrer à la maison après une dure journée. Tu t’assieds, tu prends un verre de vin et tu laisses venir tout ce qui est arrivé dans la journée, tu t’arranges avec. Ce n’est pas une échappatoire, une façon de prétendre que tout va bien. Ce qui me rend fière de ce disque, c’est qu’il est plein d’espoir. Ce disque montre le chaos, mais il offre aussi des solutions. J’espère qu’après l’avoir écouté, les gens se sentiront mieux. C’est mon grand but.

– Penses-tu qu’avant tu étais allée trop loin dans la performance, dans le côté excessif ?

Je vais commencer une tournée où je vais faire des concerts dans de petits lieux, devant deux cents personnes. Je chanterai sans amplification, en passant dans le public. Je ne veux plus crier, demander l’attention du public. Je veux passer un bon moment avec les gens, atteindre l’euphorie sans l’imposer. Je veux échanger de l’énergie, pas seulement en donner. Trop de choses ont perdu leur sens pour moi. Même boire un café… Je rencontre un ami, on va boire un café parce qu’il est associé à la communication, on discute ­ mais a-t-on besoin du café ? C’est comme la drogue, elle rend créatif, mais quel intérêt si on perd la créativité quand on n’a pas la drogue ? C’est trop facile d’entrer dans une pièce, de boire cinquante cafés, de crier et d’entendre les gens crier en retour. Je ne veux plus être comme un paon qui fait la roue, qui montre ses plumes flamboyantes pour impressionner tout le monde. A la fin, le paon perd ses plumes de toute façon. J’espère qu’il y a une autre voie. Je m’intéresse plus au flux ­ comme si j’étais devant une montagne qui t’impressionne tous les jours où tu la vois, même si c’est pendant cinquante ans.

– Peut-on dire que Vespertine est ton album le plus personnel ?

C’est difficile à affirmer. En tout cas, c’est là où je suis maintenant, même si je sens que je commence à m’en éloigner. La dernière chanson que j’ai composée, c’est Pagan Poetry, la plus physique de l’album. Cette facette de moi est en train de revenir, mes plumes rouges repoussent…

– D’où te vient cette nouvelle façon d’aborder les choses ?

Sans doute du film de Lars von Trier. Pendant le tournage, tout était plein de distorsion, les voyants dans le rouge en permanence. Après, je suis rentrée chez moi pour composer des chansons qui ne pouvaient pas être dans l’excès émotionnel. J’ai toujours essayé de trouver un équilibre entre ce qui est émotionnel, intellectuel et physique. Mais pendant le film, c’était dans un seul sens. J’avais besoin de rétablir l’équilibre. Et puis, ce qui m’a déçue dans le film, c’est qu’il est sans espoir, il montre seulement la noirceur. Quand les gens sortent de la salle, ils n’ont pas d’espoir. Moi, je me sens obligée de sauvegarder l’espoir, c’est dans mes gènes.

– Avec le recul, dirais-tu que Dancer in the Dark fut une expérience positive pour toi ?

J’ai besoin de dix ans de plus pour répondre à cette question… Mais d’abord je dirais que cette collaboration a fait énormément de dégâts en moi. Il m’a fallu beaucoup de temps pour en sortir, la musique m’a aidée. J’ai fait le film. Ce que j’en ai retiré, c’est qu’être l’outil de quelqu’un d’autre pouvait être destructeur. S’il y a des choses positives, c’est que j’avais perdu mes repères. Ça, ce fut très libérateur. Peu après le film, j’ai travaillé avec un compositeur qui a écrit une pièce basée sur ma voix. J’étais un outil entre ses mains, mais j’avais confiance en lui. Ensuite, je me suis sentie plus forte, j’ai vu qu’il n’était pas nécessaire de détruire pour créer. Aujourd’hui, je suis entourée de gens créatifs, mais la destruction n’a pas sa place dans nos collaborations. Ce qui m’intéresse maintenant, ce sont les forces positives. Ce que j’ai appris d’autre avec le film, c’est sans doute le sens de la compassion envers les gens qui ne font pas ce qu’ils veulent de leur vie. La musique est mon rêve, ce qui nourrit ma vie. Sans l’amour que donne la musique, je n’ai rien, absolument rien. La musique peut être épuisante : en tournée, on prend l’avion cinq fois par semaine, on est loin des siens. Mais je suis aussi sur scène cinq soirs par semaine, donc tout va bien. J’ai beaucoup de chance, j’ai une vie qui me permet de ne pas perdre le contact avec ma passion. Mais pendant que je faisais le film, j’étais à l’écart de ma raison de vivre. J’ai donc encore plus de sympathie pour les gens qui ne font pas ce qu’ils rêveraient de faire, les gens qui travaillent, qui ont une famille et essaient de tout mener de front. Je les comprends beaucoup plus profondément qu’avant. Et je ne peux que leur dire d’essayer de vivre leurs rêves.

– Justement, dans Vespertine, on a l’impression de croiser quelqu’un qui cherche à réaliser ses rêves, à changer de vie.

J’ai toujours été obsédée par la vérité, pensant que la musique était trop souvent une façon de ne pas affronter le monde, une forme de lâcheté. Moi, je voulais faire une musique aussi réelle que possible… Il y a longtemps, j’ai lu un livre où l’auteur inventait un personnage, lui créait une vie ; puis, à la fin du livre, il rencontrait vraiment ce personnage. Il y a de ça dans Vespertine : chanter pour que les choses existent, plutôt que chanter à propos des choses qui existent. J’étais très consciente de ça en faisant l’album. Et puis il n’y a pas longtemps, je suis entrée dans une église pour la première fois de ma vie. J’ai regardé les peintures qui représentent la vision du monde avec les humains en bas et au-dessus le paradis, le monde imaginaire. Finalement, je trouve que c’est une bonne image de la créativité. En faisant ce disque, je pensais aussi beaucoup à l’innocence ­ il y a un côté Disney dans ma musique. Pourtant, cet univers ne me plaît pas beaucoup : c’est artificiel, c’est de la fantaisie, ça n’existe pas, c’est pour les lâches. Mais, maintenant, je me dis que c’est bien de créer une bulle. Si tu y crois très fort, elle finira par exister. Doucement, les choses artificielles peuvent devenir réelles si on y croit très fort.

– Vespertine est un disque très brumeux. En l’écoutant, on a l’impression de marcher dans la campagne enneigée, la nuit. On peut se perdre.

Je voulais que la musique soit comme un courant, avec des chansons qui semblent ne jamais s’arrêter. Hidden Place, Undo et Unison ont de longues queues. Frosti et Aurora se mélangent. Avant, je ne voulais pas faire ça. Mais là, ça reflète plus ce qui se passe à l’intérieur de moi. Quand je fais de la musique extravertie, c’est comme si chaque chanson était un personnage qui se présente : “Bonjour, je suis telle chanson, je suis comme ça” ; puis, à la fin, elle part en claquant la porte et la chanson suivante arrive : “Salut, c’est moi.” Homogenic était comme ça, un disque qui cherchait l’attention ­ “Ecoutez-moi quand je parle !” Mais avec Vespertine la narration est différente, ce n’est plus un courant. Les chansons n’ont ni début ni fin. J’ai très envie d’explorer ce territoire où la communication n’est plus frontale. Vespertine ne s’intéresse pas à la confrontation, mais plutôt à la recherche d’un paradis personnel, enfoui, que personne ne peut trouver à ta place. C’est une extase très calme, interne, solitaire. Beaucoup de gens ont peur d’être livrés à eux-mêmes, ils ont peur de la solitude, ils l’associent à la dépression, ils ne se sentent forts qu’en groupe. Pas moi. Le bonheur peut être dans toutes les situations, la solitude peut me rendre heureuse. Ce disque est une façon de montrer ça.

– Comment travailles-tu sur une nouvelle chanson ? Par quoi commences-tu ?

Chaque chanson est très importante pour moi, elle doit me satisfaire à tous les niveaux : émotionnel, sonore et humain. Les gens avec qui je travaille sont très importants. Quand je fais une chanson humble, j’ai envie de travailler avec des gens humbles. Pleins d’éléments comme ça conditionnent le résultat, la qualité d’une chanson. Je ne pourrais pas m’asseoir et écrire des chansons comme si c’était une discipline. L’écriture est liée à ma vie, à mon quotidien. Les émotions vont et viennent, écrire des chansons est une façon de mettre de l’ordre dans tout ça, de clarifier des choses. Je n’ai pas de méthode de songwriting, parce que l’écriture est liée à ma vie de tous les jours. Quand je me réveille le matin, j’ai toujours une chanson en tête. Après, il faut que je la fasse sortir. Pour ça, je marche. Plusieurs fois par semaine, pendant deux heures, je vais marcher et chanter. En allant vivre à Manhattan, j’ai dû trouver des parcours où je pouvais marcher pendant deux heures. Je deviens comme un volcan, je chante, et je chante, et je chante jusqu’à ce qu’il en sorte quelque chose. C’est un exercice physique. A force de chanter, d’entendre mes idées, elles se mettent en place. Parfois, je ne chante que d’anciennes chansons, parfois une nouvelle chanson apparaît. Donc, quand j’entre en studio, j’ai déjà fait 80 % du travail seule. Voilà ma méthode de travail. Ensuite, les arrangements, l’enregistrement, c’est plus artisanal, plus organisé, comme n’importe quel travail. Et j’adore ça.

– Michel Gondry, qui a réalisé de nombreuses vidéos pour toi, a dit que tu étais comme un chef d’orchestre en studio.

Enfant, j’étais l’aînée de trois frères et trois s’urs et j’étais toujours le leader : c’est moi qui disait “On y va”, “On fait ça.” C’est très naturel pour moi. D’un autre côté, à cause de la pression de la célébrité ­ et peut-être parce que je deviens parfois un peu mégalomaniaque ­, il m’arrive de ne rien faire en studio. Dans ces cas-là, les gens avec qui je travaille se sentent trahis, ils ne veulent pas de ça. Je ne suis pas une control freak, tout ce qui est lié au mot “contrôle” me révulse. Mais j’aime le travail, je n’ai pas peur de relever mes manches, je viens d’une famille d’électriciens et de maçons. Et j’ai aussi un sens très fort de la créativité chez les autres, je les encourage. J’ai un bon exemple avec la chanteuse Leila, qui a joué dans mon groupe. Quand nous nous sommes rencontrées, elle était très jeune, elle ne faisait pas de musique, mais c’était écrit sur son front qu’elle était faite pour ça. Je sentais qu’elle avait un énorme potentiel. Elle est restée dans mon groupe quatre ans, elle jouait du clavier. Puis un jour, avant une tournée, je lui ai mis une boîte à rythmes entre les mains, avec tous les rythmes de Post programmés dessus. Elle ne savait pas ce que c’était et je lui ai dit qu’à partir de maintenant, c’était elle qui s’en occupait. Elle avait un mois pour apprendre et elle l’a fait, avec une pression énorme. Quand on se téléphone, elle me rappelle toujours cette histoire. Elle a appris quelque chose, mais je n’ai fait qu’accélérer le processus. C’était en elle, il suffisait de le faire sortir. Donc, je suis comme un chef d’orchestre en studio, mais je suis aussi comme une mère : si je sens un potentiel chez quelqu’un, je l’alimente. Je ne contrôle pas, je suis plutôt responsable, comme une mère ou un père. D’ailleurs, je suis peut-être plus paternelle que maternelle. J’apporte beaucoup sur le plan pratique : les gens viennent me voir, ils ne savent pas comment faire ci ou ça, et je les aide. La mère aide plus sur le plan créatif, émotionnel. Le père aide plus sur le plan pratique, du business. Malheureusement, c’est aussi important. Je connais des gens qui sont de grands artistes mais se comportent comme s’ils avaient 5 ans dès qu’il s’agit de la vie pratique, du quotidien. Je suis là pour les aider.

– Si tu es à la fois mère et père en studio, peut-on dire que les disques sont tes enfants ?

C’est un tel cliché que j’ai souvent répondu non à cette question. Mais c’est pourtant vrai. En même temps, je me comporte souvent moi-même comme un bébé. Je peux être très forte, protéger les autres, mais aussi me retrouver avec des gens très forts qui me protègent, comme Michel Gondry par exemple.

– Quelles sont tes limites ? Les as-tu découvertes ?

J’ai plein de limites, mais ce qui me plaît, c’est justement de voir jusqu’où je peux aller. Après Post et Homogenic, j’étais arrivée à un point où je pouvais faire ce que je voulais sur le plan musical. Mais j’ai préféré faire Dancer in the Dark parce que c’est là que je pouvais prendre des risques, découvrir des choses. Je n’aime pas la sécurité, je sens le temps qui passe, j’ai quinze ans de plus qu’à l’époque de mes débuts et je n’ai pas de temps à perdre : je veux tout voir. Je suis très heureuse d’avoir fait un film si jeune, à 33 ans ­ je suis morte à 33 ans… Parce que maintenant, c’est derrière. Depuis que je suis enfant, j’ai une image très romantique du sacrifice. Je m’intéresse aux gens qui vont en Afrique et finissent mangés par un lion, à des personnages comme Jeanne d’Arc. J’ai toujours aimé voir jusqu’où les gens pouvaient aller. J’ai encore ce sens du sacrifice : pour moi, ma musique est plus importante que moi. Une fois, je devais faire un concert et je ne me sentais pas bien du tout. Au moment de monter sur scène, j’étais sur le point d’abandonner et un ami m’a demandé “Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? Les cinq prochaines années ou le concert de ce soir ?” Avec le feu au ventre, j’ai répondu “Le concert.” C’est maboul.

– Harmony Korine, auteur de Kids et réalisateur de Gummo, a coécrit une chanson avec toi.

Je l’ai rencontré par accident à New York, il y a quatre ans. Il est spontané, naturel. Pour moi, il représente la force de la nature, il est la preuve qu’on peut être écorché vif dans ce monde civilisé. C’est très dur pour lui, il se frite beaucoup avec les gens civilisés. Nous sommes restés en contact. Quand je faisais Dancer in the Dark et que j’avais des moments très difficiles, il me réconfortait, il m’envoyait des livres. C’est quelqu’un de très important pour moi. Rencontrer des gens qui ont envie de changer le monde et qui montrent de l’enthousiasme, c’est primordial pour moi. Chaque année, je rencontre peut-être deux personnes qui me comprennent. Harmony Korine en fait partie. Parfois, il suffit de revoir ces personnes deux fois par an, ça suffit. Nous avons rencontré des problèmes similaires. Quand on est une personne instinctive, chaotique, on n’a pas sa place dans le monde rationnel et civilisé. Il faut trouver son espace naturel. Moi, quand je suis dans mon milieu naturel, je me sens en harmonie. Tout est parfait, il n’y a pas d’agression. Je peux rester seule pendant des semaines, je ne m’ennuie jamais. C’est comme si j’étais au cinéma en permanence.

– C’est aussi une forme de lâcheté de s’isoler.

Oui, c’est de la lâcheté. C’est pour ça que j’essaie de communiquer avec les gens. Mais venir en ville et agresser les gens est une autre forme de lâcheté, c’est stupide. C’est pour ça que je communique avec les gens, que je travaille avec des gens ou que je m’intéresse à MTV. MTV n’est pas parfait, mais je ne suis pas parfaite non plus. J’essaie de voir comment tout peut se compléter. Vivre seule dans la nature, je trouve ça très romantique. Mais l’idée de l’harmonie entre les opposés est très romantique aussi. Une chanteuse islandaise et un joueur d’échecs indien qui parviennent à communiquer vraiment, voilà une idée romantique.

– Parviens-tu facilement à réunir les extrêmes ?

Il y a un équilibre, des bons jours, des mauvais jours… Un grand nombre de mes amis, qui sont aussi excentriques que moi, avaient beaucoup de problèmes dans leur enfance. Les autres gamins les embêtaient, les battaient. Pas moi : j’ai toujours eu au moins un ou deux vrais amis, des gens qui me comprenaient vraiment. J’ai toujours considéré comme un privilège de pouvoir me retrouver seule dans la nature. Mais j’apprécie de plus en plus de passer d’un univers à l’autre. La dernière fois que je suis allée en Islande, j’arrivais de New York et je portais des petites chaussures. Je me suis retrouvée chez moi, j’ai ouvert ma valise où il n’y avait que des chaussures à talons hauts. Je me suis dit “Mais où ai-je la tête ?” J’ai ressorti mes mountain boots, j’ai passé quelques jours à marcher dans les montagnes comme une folle. Puis je suis venue à Paris et j’avais encore mes énormes mountain boots aux pieds. C’était bizarre dans l’avion, parce que mes bottes ne rentraient pas sous le siège devant. Et je me suis retrouvée dans un hôtel chic avec mes mountain boots aux pieds sur le tapis rouge. J’avais cassé un lacet et j’ai pris un cordon de rideau pour remplacer mon lacet… Ensuite, j’ai changé de chaussures. Bienvenue en ville… Je suis toujours dans cette transition entre urbain et rural, mais j’aime les deux. J’aime la ville, mais pas trop longtemps. Il y a un moment où je dois retrouver la nature, sinon je deviens folle. Entre la fin du tournage de Dancer in the Dark et le Festival de Cannes, j’ai passé une année entière en Islande. A la fin, j’étais sur le point d’éclater, j’avais besoin de voir des gens. Je me suis sentie très timide à Cannes, mais aussi très heureuse de voir des gens.

– Après Cannes, tu as gravi un nouvel échelon dans la célébrité. Est-ce que ça veut dire quelque chose pour toi d’être importante ?

Je ne recherche pas l’attention à tout prix. Je préfère faire seulement quelques trucs, mais les faire bien. Je ne veux pas être dans les journaux tous les jours, ça me terrifierait. Etre trop célèbre peut être dangereux, ça m’éloigne de ma musique. Les ragots sur ma vie personnelle n’ont rien à voir avec ma musique. Mais la ligne de séparation est mince. Honnêtement, je suis très fière de faire du bon travail, très fière d’être respectée par des gens que je respecte moi-même. Dans ce sens, c’est important pour moi d’être importante. Mais être importante le plus souvent possible pour le plus grand nombre de gens, non, c’est terrifiant. Quand j’étais enfant, je n’aimais pas les gens dont on parlait tout le temps, qu’on voyait dans le journal tous les jours. Je préférais les excentriques ou les gens qui faisaient passer leur travail avant eux-mêmes.

– Vespertine est un disque de solitaire très entourée. Pourrais-tu un jour faire un album vraiment seule, ou as-tu besoin de collaborateurs ?

En ce moment, je travaille sur une musique de troubadour, où je suis seule avec ma boîte à musique. Ça me plaît beaucoup parce que je suis plutôt solitaire. Quand j’écris des chansons, je suis seule et mes chansons parlent souvent de solitude. Les moments les plus heureux de ma vie sont souvent des moments de solitude. J’ai atteint des grands moments d’euphorie quand j’étais seule, que je chantais en me fondant dans la nature. Parfois, j’ai envie de garder ces moments pour moi. Mais quand je vais en ville, que je cherche à communiquer avec les gens, c’est comme dans le travail. Il y a du bon dans le fait de travailler avec d’autres gens. Parfois, j’ai des chansons qui sont terminées, où j’ai tout fait. Et puis il suffit qu’une personne ajoute un son pour que je reprenne tout. Dois-je travailler seule, parce que je suis fière et que je me suffis à moi-même ? Bien sûr, c’est une question que je me pose tout le temps. Mais être seul sur une île, c’est de la lâcheté. Il faut du courage pour communiquer. Travailler avec des gens me semble plus dans la réalité.

– Tu as beaucoup travaillé avec le groupe américain électronique d’avant-garde Matmos pour cet album. Que représentent-ils pour toi ?

Ce que j’apprécie chez eux, c’est que ce ne sont pas des musiciens professionnels : ils ont d’autres centres d’intérêt, on a donc des choses à échanger. Notre relation est bonne parce qu’elle est basée sur l’égalité. On s’apporte des choses différentes, mais l’échange marche dans les deux sens. C’était pareil du temps des Sugarcubes, les membres du groupe étaient plus branchés poésie que musique, on parlait beaucoup de littérature. Ils étaient intellectuels et littéraires, moi j’étais plus intuitive et musicienne. On avait des choses à s’apporter. A propos de Matmos, j’apprécie aussi qu’ils aient beaucoup d’humour. Trop de gens qui font de la musique électronique expérimentale ont tendance à se prendre au sérieux. J’aime la musique minimaliste, mais je pense que les êtres humains qui la font ne doivent pas être minimalistes sur le plan des sentiments. Les gars de Matmos sont très sensibles. Ils ont réorchestré mes anciennes chansons pour la scène, ils arrivent à prendre des chansons très sombres et à les rendre très joyeuses et humoristiques. Ils savent traduire la différence émotionnelle entre des sons très proches, entre “crouic” et “crouc”. Ils ont rendu mes anciennes chansons très organiques.

– Y a-t-il des sons que tu détestes ?

Je pense qu’il y a une place pour tous les sons. Mais je reste à l’écart des sons liés au contrôle. Les sons martiaux, arrogants, ne me plaisent pas. Je n’aime pas la fanfare quand elle joue pour le roi et la reine, parce qu’elle est liée au pouvoir. Je préfère les solos de trompette latine ou les fanfares humbles, comme dans l’ouverture de Dancer in the Dark. C’est peut-être parce que j’ai été élevée par des hippies, mais je n’aime pas l’autorité. Sans doute aussi parce que je viens d’Islande, qui a été une colonie pendant six cents ans. Je préfère la rébellion à l’autorité. Peut-être est-ce pour ça que les Français aiment ma musique, on a ça en commun. Vous avez fait une révolution, non ?

– Oui, il y a longtemps. Tu dis ne pas aimer les sons martiaux. Il y en avait pourtant beaucoup dans Selmasongs.

Oui, mais ils étaient plus liés à la douleur qu’à l’autorité. Ils étaient une réaction au contrôle, plutôt que le contrôle lui-même. J’ai aimé faire la musique de ce film parce que ce n’était pas ma musique : elle parlait de quelqu’un d’autre. De 93 à 97, j’ai fait ma musique, des chansons qui parlaient de moi. C’était bien de faire quelque chose qui parlait de quelqu’un d’autre.

– Tu disais que Lars von Trier t’avait utilisée comme un outil. Est-ce que tu t’utilises toi-même comme un outil ?

Sans doute que je le fais tout le temps sans le savoir. Ça fait tellement longtemps que je fais de la musique… Parfois, quand j’ai un concert le soir, je me réveille le matin très tendue, je suis tendue jusqu’au concert. Inconsciemment, je crée de la tension pour avoir une énergie à donner pendant le concert. Il n’y a pas de limite entre ma vie et mon travail, aucune frontière. C’est mon intuition qui écrit les chansons, je marche pendant des heures sans savoir ce qui va arriver : parfois les chansons viennent, et parfois non. Ensuite, je peux enregistrer, arranger, organiser, préparer un concert. Mais quand je suis sur scène, je reviens à l’intuition et à l’émotion. L’intuition va et vient. Parfois, je fais des choses que je juge totalement irrationnelles au moment où je les fais. Mais un mois ou un an plus tard, je me rends compte que j’avais raison de suivre mon intuition.

– Aimerais-tu être un outil entre les mains d’un musicien, faire un album de duos ou chanter les chansons de quelqu’un d’autre par exemple ?

J’adorerais, mais il n’y a pas beaucoup de musiciens avec qui je pourrais faire ça. Avec Lars, c’était difficile parce que je ne connaissais pas grand-chose au monde du cinéma. Mais j’adorerais faire ça avec un musicien de confiance. Qui ? Peut-être Aphex Twin. Je ne vois personne d’autre, en fait. Avec Aphex Twin, on a beaucoup parlé de musique, on est souvent sur le point de commencer quelque chose. La première fois que je l’ai rencontré, il y a six ans, il m’a demandé de chanter sur son répondeur quand j’en avais envie : il voulait en faire un album. Mais je n’aimais pas trop l’idée. Sinon, j’ai des envies de duo. J’ai vraiment adoré chanter avec Thom Yorke ­ je suis tellement romantique. En duo, je me dissous complètement, je deviens la moitié musicale de quelqu’un. C’est plus facile pour moi de faire ça avec la musique que dans la vraie vie. J’ai parlé avec Thom Yorke, on aimerait retravailler ensemble. Mais ce que j’aimerais, c’est qu’il m’écrive des chansons, plutôt que le contraire.

– Dans l’absolu, avec qui aurais-tu rêvé de travailler dans l’histoire de la musique ?

(Long silence)… Je crois que quelque chose en moi refuse de répondre, parce que je m’intéresse au présent, je préfère apprécier ce qui se passe maintenant. Il y a un système anti-nostalgie très fort en moi. Je préfère les choix optimistes, penser à des choses qui pourraient se produire.

– Rêves-tu parfois de jouer une musique totalement différente de ce qu’on connaît ?

Oui, tout le temps. Je suis très dure avec moi-même, j’ai tendance à me dire que je n’ai pas encore composé une seule bonne chanson. J’espère encore le faire dans les cinquante années qui me restent avant la mort. Ça m’embêterait beaucoup de mourir sans avoir écrit une bonne chanson. J’estime que je n’ai même pas commencé à m’approcher de la musique que j’entends dans ma tête quand je me réveille le matin. Quand j’y serai arrivée, je pourrai partir en vacances. Les vacances sont intéressantes. Si je suis en vacances, je sais qu’avant la fin de la première journée j’aurai écrit des paroles, cherché une mélodie ou fait le DJ dans l’hôtel. Mon esprit ne se repose jamais. Mais ça va, parce que je fais ce que j’aime.

– La musique semble tellement importante dans ta vie… Te vois-tu comme un médium musical ?

Non, parce que ce terme est trop relié au passé. A chaque fois que j’entends parler de karma, ou de réincarnation, je suis perplexe. Ce n’est pas que je n’y crois pas, mais il y a quelque chose qui me déplaît là-dedans. Je trouve que les gens passent trop de temps avec le passé. Médium actuel… je ne crois pas, je ne dirais pas ça. Mon travail, d’un point de vue très mégalomaniaque, est d’être pour les gens un catalyseur entre leur vie, leurs oreilles, leur ville, leurs amours. Tout ça s’est séparé : les émotions sont séparées de la technologie, on a tendance à les opposer ­ bien que tout le monde soit entouré de technologie. Les villes sont séparées de la nature. La musique classique ­ ce nom ne me convient pas, disons plutôt la musique sérieuse ­ et la musique folk sont séparées. Il y a cent ans, des gens comme Debussy, Ravel, Satie réunissaient les deux mondes. A cette époque, c’était un miracle. Ils arrivaient en réaction à la musique sérieuse qui, avant eux, était très élitiste. Brecht et Weill essayaient de réunir la musique sérieuse et la musique du peuple. Je ne pense pas être un médium, mais mon rôle est de réunir la musique sérieuse et la musique du peuple, l’urbain et le rural, les émotions et la technologie. Je sais que la nature est dans la ville, qu’on peut mettre des émotions dans les ordinateurs. L’important n’est pas l’outil, mais ce qu’on fait avec.

– Penses-tu que la musique puisse changer le monde ?

Oui, elle le change tous les jours. Il y a des statistiques médicales, on sait combien de vies les docteurs ont sauvées. Dommage qu’il n’y ait pas de statistiques pour dire combien de vies la musique sauve. Ou comment elle rend les gens plus heureux. C’est le rôle de la musique d’aider les gens à se sentir mieux. On est rempli d’émotions et c’est épanouissant d’entendre quelque chose d’extérieur ­ la musique ­ faire écho à des émotions intérieures. Quand l’extérieur et l’intérieur se rejoignent, ça fait tomber la pression. Sans ça, on serait comme des volcans. Quand quelque chose ne va pas, rien ne vaut une chanson pour que ça aille mieux.

– Qu’est-ce qui pourrait te pousser à arrêter de faire de la musique ?

Si je trouvais tous les jours un nouveau disque que j’aime, j’aurais beaucoup moins besoin de faire de la musique moi-même. Mon travail est très lié au fait d’aller dans un magasin de disques, à ce que j’espère y trouver. Quand j’entends de la bonne musique, comme Aphex Twin par exemple, je me sens très heureuse et détendue. J’ai l’impression qu’une partie du boulot a été faite. Mais quand je vais dans un magasin de disques et que je ne trouve rien de bon, je suis peinée, je me dis qu’il va encore falloir que je fasse tout moi-même. J’ai une éthique de femme d’intérieur : si personne ne fait rien dans la maison, c’est à moi de le faire. Mais heureusement, je trouve beaucoup de bonne musique.

– Les chœurs sont très importants dans Vespertine, ils semblent traverser la musique comme un leitmotiv. Ça rappelle parfois l’album What’s Going On de Marvin Gaye.

Je n’ai pas énormément écouté ce disque, mais je vois ce que tu veux dire. Quand j’ai commencé à travailler sur les textes de ce disque, j’écrivais des sortes de dialogues, comme des petites conversations. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi. C’était comme Pinocchio et Jiminy Cricket. En vieillissant, on a ces deux facettes en soi : ce qu’on devrait faire et ce qu’on fait. Malheureusement, les deux ne se rencontrent pas toujours. Dans mon disque, les chœurs représentent mon bon côté, une sorte de conscience innocente qui dit que tout va bien se passer.

– Ta voix est importante, mais on entend aussi beaucoup ton souffle sur ce disque.

Oui, pour plein de raisons. D’abord, j’ai plus de technique de chant, j’arrive à être à la fois intuitive et technicienne. La technique dans le chant, c’est comme avoir les boutons basses et aigus sur un ampli, ça permet de jouer avec plus de choses. Emotionnellement, l’album est très introverti, c’est une voix intérieure qu’on entend, un chuchotement, un souffle, pas un cri physique. Avec mon studio portable, j’ai pu expérimenter plein de choses, utiliser ma voix comme un instrument, travailler sur le souffle. Matmos a fait un remix de moi où ils n’ont utilisé que mon souffle, ça m’a sûrement influencée. Sur Vespertine, il y a trente chanteurs, trente chanteuses et vingt enfants. En ce moment, les chorales me fascinent ­ j’ai eu pendant trois, quatre ans une fascination pour les cordes, qui venait de mon passage dans une école de musique de 5 à 15 ans et de ma rébellion contre la musique classique. Aujourd’hui, les cordes sont plutôt dans la tessiture de la musique, dans le décor, et les voix sont en avant.

– Compte tenu de la dimension spirituelle de ce disque, as-tu pensé au gospel pour les chœurs ?

En tout cas, je ne pouvais pas utiliser des chœurs gospel, parce que c’est une culture qui n’est pas la mienne. Je suis très fan des chorales d’Europe de l’Est, sud-américaines aussi. Mais je ne pouvais pas utiliser ce type de chorale : il fallait que je trouve quelque chose de plus personnel. Il y a des chorales islandaises, mais bon… C’est parfois très important pour moi d’être islandaise, mais parfois c’est aussi un tel cliché. Il y a de la musique en Islande, mais il y en a aussi dans tout le reste du monde : si je veux rester dans le vrai, il ne faut pas que j’oublie la dimension internationale.

– Pourquoi ne chantes-tu pas en islandais ?

Les cinq premières années où j’ai commencé à chanter en groupe, je ne chantais même pas avec des mots, je trouvais que les mots étaient une mauvaise idée. Puis j’ai commencé à chanter en islandais. Ensuite, j’ai dû me mettre à l’anglais quand j’étais dans un groupe punk, on jouait dans des squats en Allemagne, il fallait absolument qu’on communique, qu’on explique de quoi parlaient nos chansons. Ça m’a pris longtemps avant d’accepter qu’en agissant ainsi je ne trahissais pas mon instinct. Quand je chantais en islandais dans des pays étrangers, c’était une attitude arrogante. J’espère que le sens de mes textes n’est pas si important, que les sonorités sont plus importantes. Si on ne veut pas comprendre le sens des textes, on n’est pas obligé.

– Que peux-tu dire avec la musique que tu ne peux pas dire avec les mots ? La musique est-elle ton meilleur moyen d’expression ?

Pour sûr. Je peux avoir des conversations très profondes avec les gens, mais si je compare avec la façon dont je communique avec la musique, j’ai l’impression de rester toujours en surface avec les mots. La musique inclut tout, elle est plus abstraite, plus émotionnelle. Elle me correspond mieux. Je sais qu’il y a des poètes, des écrivains, qui ont décrit l’abstraction des émotions dans leur esprit. Je lis des livres et des poèmes qui font pleurer certaines personnes. Des gens voient une belle montagne et ont la chair de poule. Pas moi. Par contre, une belle chanson me donnera la chair de poule. Une chanson ne s’adresse pas à mes yeux, pas à mon cerveau, pas à ma logique.

– Quand as-tu découvert que tu étais plus sensible à la musique ?

Très, très tôt, je crois. A 20 ans, j’ai travaillé dans une crèche. Je devais m’occuper de neuf enfants de 2 ans et je pouvais voir, noir sur blanc, ce qu’ils aimaient faire. Il y avait ceux qui grimpaient partout, faisaient des galipettes, mais ne parlaient pas. Il y en avait d’autres qui connaissaient vingt poèmes par c’ur mais étaient terrifiés par le toboggan. Et puis d’autres chantaient tout le temps. J’étais comme ça, je chantais tout le temps, mais je ne parlais pas beaucoup. Je crois que tout le monde naît avec un sens plus développé que les autres.

– Quel est ton premier souvenir de musique ?

C’est difficile… Je me souviens de mon grand-père me chantant des chants de marins islandais. Ma mère écoutait beaucoup Jimi Hendrix, Janis Joplin, les Beatles, mais je ne me souviens d’aucune chanson en particulier, plutôt d’un son. Je me souviens de ma mère qui chantait.

– Est-ce qu’il y a une musique qui t’a suivie depuis ton enfance ?

Plein de choses, je garde beaucoup. Il y a un côté de moi qui aime ce qui est nouveau et qui brille, mais d’un autre côté, j’adore garder. Je me souviens de berceuses islandaises, de chansons locales un peu idiotes. Quand on se retrouve avec mes amis islandais, c’est le genre de chansons qu’on chante et qui nous font rire. Je me souviens avoir eu un disque que j’ai beaucoup écouté quand j’avais 6 ou 7 ans : Schéhérazade, de Rimski-Korsakov. Ma mère me racontait l’histoire de Schéhérazade. J’aime encore beaucoup cette musique. Je me souviens qu’à l’école de musique, je m’intéressais à Béla Bartók, que j’aime encore beaucoup. Et puis bien sûr, il y a Edith Piaf ou Ella Fitzgerald, que ma grand-mère aimait.

– Pour qui joues-tu de la musique ?

C’est très égoïste : je joue surtout pour moi-même. Mais parfois, je pense à ma petite-fille imaginaire. C’est la seule personne importante que j’arrive à me représenter. Ma grand-mère est très importante pour moi ­ je suis sa continuité, j’ai fait beaucoup de choses qu’elle n’a pas pu faire, mais elle a aussi fait beaucoup de choses avant moi : de la peinture abstraite, elle a eu une famille, elle a proposé des modèles que je reproduis. Si j’ai une petite-fille un jour, j’espère pouvoir lui léguer ce que m’a légué ma grand-mère, j’espère qu’elle sera fière de moi, qu’elle me trouvera courageuse, qu’elle continuera ce que j’ai commencé.

– As-tu peur de vieillir ?

Oui et non. Physiquement et émotionnellement, je n’ai pas peur de l’âge, j’ai vraiment envie de maturité. Par bien des aspects, j’ai envie d’être plus vieille. Quand j’étais petite, j’avais le modèle de ma grand-mère et j’avais l’impression de savoir comment j’allais être entre 50 et 60 ans : je savais que je trouverais la paix, que je ne perdrais pas mon temps avec ce qui n’en vaut pas la peine. Mais le plus compliqué, c’est d’arriver jusque-là, ça demande beaucoup de travail. La seule chose qui me fait peur avec l’âge, c’est de perdre du temps. Je n’ai plus que cinquante ans à vivre, je sais que la pendule tourne. Il y a des jours où j’ai l’impression d’avoir fait beaucoup de choses pour mes 35 ans et d’autres où j’ai l’impression de n’avoir rien fait.

– Comment te présenterais-tu à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de toi ?

Je dirais que je suis une femme islandaise, qui essaie d’être vraie à la fois en tant qu’Islandaise et en tant qu’habitante de l’univers. Pour m’exprimer, la forme que j’utilise est la pop-music, qu’on pourrait aussi appeler folk-music. Je me sens totalement dévouée au folk, ou à la pop ­ c’est difficile de trouver le mot juste. J’ai l’idée romantique d’être cette femme islandaise qui vit dans un village et fait des concerts le vendredi soir, en chantant des chansons qui parlent de ce qui me serait arrivé dans la semaine, des gens que j’aurais rencontrés.

Stéphane Deschamps

publié dans Les Inrockuptibles n°300 - 01.09.2001

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